Cette idée de décadence, elle tenait encore à de vieux errements. Baudelaire avait longuement parlé d'une traduction de Pétrone qu'il n'écrivit pas, ce qui serait la perte irréparable d'un grand et raffiné plaisir d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de notre grand aîné, il répare une des blessures qu'a faites la mort à la littérature en lui fauchant si vite l'admirable poète des Harmonies du soir et des Bienfaits de la lune. On parlait assez couramment, entre autres Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur Byzance. Jean Richepin, déjà, avait annoncé un Elagabal, dont quelques rares fragments parurent au Courrier français. Il y avait certainement une curiosité vers des époques qu'on disait faisandées, encore que leur logique d'être eut été depuis longtemps démontrée par Amedée Thierry; les recherches de Fustel n'étant pas sans écho, la petite pièce latine des Fleurs du Mal portait ses fruits; de divers côtés on préparait des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets antérieurs que sans doute il ignora. Il y avait aussi l'idée que les Prussiens de 70 avaient été les barbares, que Paris c'était Rome ou Byzance; les romans de Zola, Nana, avaient souligné la métaphore, et il y avait donc des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du roman médical; sous cette influence de Verlaine, de Huysmans, de Zola surtout, et beaucoup aussi de Mendès conteur, dont les tableautins licencieux étaient alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains plus prosateurs que poètes. Mme Rachilde était le meilleur écrivain en prose de ce groupe.
Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison esthétique, antérieurement à l'apparition du Décadent, qui d'ailleurs fut de quelques jours plus jeune que La Vogue, un petit opuscule fit la fortune du mot: Décadents; quelques-uns des poètes décadents ou de ceux qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés et le groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet. Ce furent les Déliquescences d'Adoré Floupette, publié chez Lion Vanné, bibliopole à Byzance. Sous l'inspiration de Paul Arène, esprit charmant et étroit, qui avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment d'ironie un peu méchante pour les confrères), un excellent poète, Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri Bauclair, maintenant secrétaire au Petit Journal et qui alors démontrait, dans de brèves nouvelles, des qualités d'humour à la Baric, écrivaient un petit volume, qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par ses affinités avec le Parnassiculet, et la peinture de mœurs littéraires trop exactement transposées de la Gueuse Parfumée, une œuvre de Paul Arène d'ailleurs fort joliette. Cette pochade dut être faite dans des conditions extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs s'attaquait à quelques manières très extérieures de Verlaine, de Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je noterai, ce qui est important, qu'aucune espèce d'allusion n'y est faite au vers libre alors non divulgué; je confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé, d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine de Vicaire et de Bauclair qui, en somme, dans leurs jeux d'esprit, n'usèrent guère d'autre document que Lutèce, petit journal d'art très amusant que rédigeaient, en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas, et de Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre Infernal, dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur et directeur de journal, au Quartier Latin, simultanément comme en province. Il y avait un dîner intitulé les Têtes de pipes, où allaient certains poètes, qui donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie, avec un bruit de sonnette folle, et était la moitié de la direction. Vielé-Griffin y donnait des vers signé Alric Thom. On n'y trouverait point de vers libres, mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis par l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme. Tout cela un peu bousingot, mais ce n'est la faute de personne, si les idées nouvelles germent dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse est un peu rive gauche. Lutèce et les Déliquescences sont très rive gauche, et pour cela fort incomplètes comme document à consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens ne s'en doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de Guaïta, a donné la note exacte d'un certain état d'esprit, quand, après avoir énuméré dans une préface à un volume de vers, tous les nouveaux poètes existant à sa connaissance, doutant de son universalité il termina en disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais pas; en tout cas, ils ne viennent pas à mon café. Vicaire et Bauclair ne tinrent point ce langage, n'étant ni naïfs ni occultistes et mages, mais ils agirent ainsi; et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent à leurs contemporains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier les vers connus et classés du symbolisme. On trouvera dans ce volume une étude sur Vicaire où j'explique, plus longuement que je ne puis le faire en cette préface, les pourquois de sa parodie. Les Déliquescences ont eu la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont su ni caractériser, ni prévoir, et le fait de railler quelques snobs épris, à l'excès, de nouveauté n'a point d'importance. Ces snobs devenus plus nombreux, cela forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire, un charmant poète intimiste mais trop académique, dans une étude sur Albert Samain, un parnassien éclectique qui fit du symbolisme, disait que notre public avait paru être très nombreux, beaucoup plus qu'en réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est une erreur profonde. Nous avons eu avec nous, à un certain moment, tous les curieux du vers, et de plus, nous avons eu tous les curieux de la littérature qui s'étaient détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire. Nous avons fait une renaissance poétique dans le rythme et la curiosité sympathique des lettrés nous accompagna. Qu'il fut facile de rallier, grâce à nos discordes et en lui offrant des transactions, une partie de ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu est connu des traditionnistes qui s'appuient sur une gloire de tout un passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une faible glose, et dont ils usurpent le rayonnement. Ce sont petites haltes sans importance et réactions fatales et brèves. La masse est toujours enchantée de couvrir des transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles ont de plus simple et se réservent sur le reste; posture facile, opportunisme toujours opportun! C'est même un bien que ces réactions. Elles servent plus tard singulièrement à clarifier l'histoire littéraire.
Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement mental incertain, sur lesquelles je n'insiste si longtemps que parce qu'elles ont donné beaucoup plus de résultats que cela n'était alors généralement prévu et que les écrivains dont je parle se sont développés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient alors, (toute part faite au progrès), quelques êtres falots, dont le souvenir ne doit point être banni, au contraire, pas plus que celui des petits romantiques; ils furent le sourire de nos années de lutte, si on peut appeler lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu de sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi ces hommes aimables je voudrais citer au moins Baju, Anatole Baju qui fut un brave homme de self-government. En effet, Baju, humble débarqué de la Creuse lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de la laïque de Saint-Denis, loua une mansarde rue de la Victoire et non seulement il y fonda un journal mais il y installa une imprimerie. Ses directeurs de conscience littéraire furent alternativement, ou tout ensemble, je ne m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice Du Plessys; le journal s'appelait le Décadent. Encore qu'il fut décadent, Baju louchait du côté des Symbolistes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous tort, M. Jean Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser seulement à reproduire de nous ce que bon lui semblerait. Baju s'entêta, nous offrit son journal et la rédaction de La Vogue, écrivit un no du Décadent. L'idée de Baju, idée juste au premier chef, était d'être éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes trop exclusifs et le Décadent retourna aux Décadents, ce qui était fort juste, et puis il mourut, car rien n'est éternel. Le Symboliste, un hebdomadaire à deux sous, que nous avions créé, Adam, Moréas, Laforgue et moi pour être accessible aux petites bourses et avec les capitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la maison Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux communard l'imprimait dans les fonds de Vaugirard, pour une rétribution, je pense, un peu stricte; le Décadent ne survécut guère au Symboliste. Etéocle et Polynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis la survie du Décadent n'eut qu'une importance relative, il était devenu petite revue; c'était bien gros pour Baju; il y perdait son arome de journal, d'hebdomadaire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes les lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut étouffé par le luxe, et depuis il eut des succès politiques; un arrondissement de la Creuse lui donna un jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi nos parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste de marque.
La Vogue était plus sérieuse; elle fut la première revue symboliste, et si elle mourut jeune, au moins ses collections furent-elles presqu'immédiatement recherchées. On sentit tout de suite combien on avait eu tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires avisés et à des courtiers teintés de littérature d'assez agréables bénéfices. Elle eut de la gloire mi-vivante mi-posthume. Pourtant, tout en contenant de fort belles choses, et notamment les Moralités légendaires de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi, avait une tendance excessive à juxtaposer à de la copie purement littéraire des textes d'érudition qui n'y étaient point absolument nécessaires. Mais on comptait sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection de La Vogue, sur laquelle je n'insisterai point autrement, démontre pourtant deux choses: d'abord que le fameux dénigrement qu'on nous reprocha n'était point notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous ne le fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans La Vogue d'autres articles critiques qu'un article très camarade que je fis pour l'apparition des Cantilènes de Jean Moréas, en dehors de ceux très intéressants de Félix Fénéon sur les Impressionnistes. Pourtant nous avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne nous ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.
Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé de La Vogue; deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et Henry Degron, me demandèrent l'autorisation d'arborer mon vieux titre sur une jeune revue qui devait se conformer, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes de l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface, on pourrait dire, étant donné l'épigraphe, «Vogue la Galère», auteur Jules Laforgue, parrain de la revue, des lettres de marque. Encore une fois, le petit steamer partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut amical de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier que j'avais assumé fait qu'il manque pourtant dans ces pages quelques détails que le côté d'apparat de ma besogne me commandait de passer sous silence. Et, d'abord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, il est vrai, heureusement corrigé par l'épigraphe, était mauvais. C'est l'éloge de La Vogue et des œuvres qu'elle publia, dans sa première série, qu'on ne pensa jamais en citant son titre, devenu une sorte de nom propre, à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire, et à tout ce qu'il indique de plate poursuite du succès courant, et de course à quatre pattes vers la vulgarité. Le titre avait été trouvé par M. Léo d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et m'en avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause de sa foi en mon génie et surtout parce qu'il me considérait très apte, en cas de difficultés vitales, à assurer la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer avait découvert, c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou, venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au quartier des écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des affaires et le don communicatif du mirage, transforma avec rapidité, semble-t-il, les ambitions de M. Barbou. Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas mieux que de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses œuvres d'une façon toute espéciale; et comme les plus belles choses ont le pire destin, au bout de cinq semaines M. Barbou lâchait pied et repartait à la campagne se refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à vouloir publier, à côté de la revue, un supplément où son intention était de considérer avec indulgence les productions de l'abonné, ou d'amis dont il jugeait indispensable, autrement que littérairement, de publier les œuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent sans intérêt, mais l'ensemble du choix ne me paraissait pas cadrer avec mes intentions de revue intransigeante.
Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement de M. Barbou pour nous séparer, et je fis reparaître, après trois semaines d'intervalle qui me parurent opportunes, La Vogue, mieux à mon image. Ce fut encore un petit épisode de la lutte entre les décadents et les symbolistes sur le même tremplin.
Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition prochaine de la revue, et son nom: «C'est le dernier titre que je choisirais» je répondis «et moi donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y avons réussi.
Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains, M. Jean Moréas et M. Paul Adam, jugèrent que le moment était venu de saisir le monde par la voix des quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire. Les tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait des groupes et des sous-groupes, malgré qu'il y eut des individualités suffisantes; donc MM. Jean Moréas et Paul Adam s'en furent trouver, au Figaro, M. Marcade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire quelque peu égoïste, où ils dépeignaient le mouvement symboliste à leurs couleurs, en assumaient, de leur propre mandat, la tâche et tentaient de se constituer chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches, et puis l'on en sourit. On se rendit compte que si M. Marcade avait voulu considérer en MM. Moréas et Adam les chefs de l'école symboliste, c'était pour cette raison seule, qu'ignorant tout à fait du symbolisme, comme de toute autre matière littéraire, il en était réduit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient la peine de l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade était sourd comme une cave, et qu'il n'eut même de M. Paul Adam, qu'une idée purement visuelle. Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres, put faire parvenir à l'entendement de M. Marcade quelques propos esthétiques. M. Marcade, bon vieillard, portait, il est vrai, tout près de la bouche de son interlocuteur, sa conque auditive, mais pour utiliser cet accueil amène, une voix de stentor était au moins nécessaire.
Le lendemain de la publication de ce manifeste M. Paul Adam dit à M. Jean Moréas «On va vous traiter de Daudet» et M. Moréas assura que cela lui était égal; pour l'intelligence de ce propos on se souviendra que Daudet, le plus faible et le moins inventeur des écrivains naturalistes, fut celui qui força le premier le succès, avec Fromont jeune, et plut aux masses en vulgarisant la formule naturaliste. Néanmoins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces Messieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts, ou de l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient prise. En tout cas, j'y demeurais fort indifférent; s'ils avaient le Figaro, n'avais-je pas La Vogue, et sachant à quoi s'en tenir, on continuait à marcher ensemble, la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas nous devança tous d'un bon lustre), trop forte pour qu'on s'arrêtât longtemps à des misères de publicité.
Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes d'eaux d'Allemagne, lecteur de l'impératrice Augusta. Cette place lui avait été assurée par les soins de ce sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement. M. Pigeon ayant appris par la voie du Figaro qu'un petit héritage lui incombait, voulait incontinent retrouver ses loisirs et ses travaux de critique d'art. Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer au moins quelques années au profit des pauvres puissants de ce monde, et connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le fit choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur papier bleu criblé de pattes d'abeilles traînées dans l'encre rouge, la copie de Laforgue; sauf vacances.