Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui est celui-ci:

Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a tort de deux façons.

D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt (que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire, parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La Fontaine.

Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre. On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur, et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé de l'esprit français.

Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions; mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique, placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés.

Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je flétris ici.

NOTE FINALE

Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude détaillée de l'œuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude des nuances, des différences, et même des contrastes entre les nombreux écrivains qui constituent le Symbolisme.

Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un nouveau et prochain volume.