On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait, parallèlement à Coppée, le renouvellement du roman en vers; on attendait sans vibration. Richepin surtout était à la mode. Les normaliens s'en enorgueillissaient, les candidats aux titres universitaires l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes aimaient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa légende de force et de bohémianisme.
La République des lettres, la revue de Mendès était morte du roman de Cladel, le Tombeau des lutteurs. Elle avait été superbe, luxueuse (dieu! qu'on avait ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien faite), et puis elle avait diminué, et comme un nageur qui s'allège pour remonter le courant, elle avait jeté peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, elle s'était faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal, La Vie littéraire, qui lui succédait, sans la remplacer, jetait au monde, toutes les semaines, un tourbillon de poèmes et de gloire. Il y avait là tous les petits Parnassiens qui écrivaient aussi à La Renaissance de Blémont. Dans La Vie littéraire, tous les poèmes n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient des poignées d'éloges à tous les poètes.
Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans relâche de l'encens et des roses sur tous les rimeurs de Paris, de province, du Canada sans doute. Un jour, M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche d'énumérer, avec une sobre indication, trois mots au plus, tous les poètes de grand talent qui fleurissaient notre pays de France. La chose ne tint pas dans un seul numéro. C'était charmant et beaucoup mieux fréquenté tout de même que les Muses Santones.
Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare, Hugo, les Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait, frémissants, l'histoire du second Empire, les romanciers qui refoulaient dans nos campagnes le roman idéaliste, La Faute de l'abbé Mouret, donnant des féeries, réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans la tombe de Morny, M. de Camors.
Il y avait la peinture, il y avait la musique. La peinture c'était les impressionnistes exposant des merveilles dans des appartements vacants pour trois mois. C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux panneau de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte niellée et damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet, Renoir, de la grâce, de l'élégance, du soleil, de la vérité, et surtout c'était la Musique qui se réveillait en France d'un long sommeil.
Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le palais de la Belle au Bois dormant, après que Wagner en avait fait, de stupeur, et on disait alors de fracas, éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les échos de Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants; et on commençait à entendre les musiques de Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.
Naturellement, on allait surtout au concert, où le mélange était moins impur. Chez Pasdeloup et chez Colonne, il y avait des dimanches héroïques. C'étaient les fragments wagnériens terminés dans le potin et le chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck écouté en bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés, ses rhapsodies, sauf une admirable soirée organisée par Saint-Saëns. Massenet triomphait, Saint-Saëns était discuté, on se battait presque pour la Danse macabre, c'était le bon temps, comme disent les personnages d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche une vieille bouteille, ou qu'ils entendent sonner un vieux coucou historié.
Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un peu, et que j'étais très tenté de donner à mes rêveries une forme personnelle. Je ne connaissais personne, personne n'avait d'influence sur moi, et je tâtonnais, plein de visions diverses et voyant étinceler confusément devant moi une série de projets à remplir plusieurs vies.
Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le moins mis au contact avec quelques amis à préoccupations littéraires et qui n'ont point fait de littérature, avec de jeunes savants, de futurs historiens ou orientalistes, et le hasard me fit aussi connaître quelques poètes dont les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat, alors l'auteur des Brandes, qui vantait le paroxysme, la sincérité, le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je pour la première fois Frémine qui, alors, géant blond, récitait déjà Floréal, les Pommiers, une ode à Robert Guiscard, que sais-je encore! et un jour déambulant avec Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles noires sous une épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement boutonné, au printemps, dans un pardessus bleu étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de roulier, gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec curiosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous présente. Cros me dit d'un brusque tutoiement: «Tu es un poète, toi!»—Vous ne vous trompez pas. «—Tu dois avoir des vers sur toi...»—Pas des vers, des poèmes en prose.. seulement..;—seulement quoi?—je les fais à ma manière...—Mais lis donc! J'avais tiré un papier, je commence. «Toute mon âme s'est envolée, elle est allée se poser sur les violettes et les roses que tu as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me suffit, tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les grands arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais mes œuvres toutes inédites, ou au moins une anthologie tirée d'icelles. «Mais, me dit Cros, ce sont presque des vers, il faudrait un rien pour en faire des poèmes»; j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi, lui dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les premiers sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors, me dit Cros, tu veux faire des réformes. Tu as bien tort, comment feras-tu pour faire des vers un drapeau à la main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas. Cros ne connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et nous passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies et surtout traductions poétiques d'œuvres purement musicales. Il n'en fut que quelques conversations, mais je garderai toujours le bon souvenir de l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique parnassienne, génial et sans métier, dans ce salon carrelé noir et blanc de la rue de l'Odéon, avec une petite table couverte d'un immense tapis de velours rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés sur la cheminée et sur des chaises, et où je compris que Charles Cros était vraiment un grand homme et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il voulut, le même jour, me donner un exemplaire de son Coffret de Santal, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques, des musées, des estampes, des vêtements, des enfants, des jouets, des tables à ouvrage pour dénicher enfin, à la suite d'une chasse qui seyait admirablement à son air de trappeur, le précieux petit bouquin; quant à nos projets communs, nous en recausâmes, mais la vie est si courte. Je parlais très vite à Cros de mon admiration pour Mallarmé, il répondit: «C'est un Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu se recoller»; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et de Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion de beaux vers qu'il avait oubliés; il en voulait à Rimbaud de ceci: il avait donné l'hospitalité à Rimbaud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une commode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons contenaient les poèmes qui forment le Coffret de Santal. Cros, naturellement, ne les regarda que le jour où il fut question de les remettre aux mains de Mme Tresse pour qu'elle imprimât le Coffret. Il manquait à chaque numéro une page ou deux, précisément celles qui contenaient les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume, assez périodiquement, de déchirer. Une brouille en était résultée.
Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhétorique Guy Tomel, candidat intermittent à l'Ecole normale. Avant de prendre part de façon capitale au reportage contemporain (c'est lui qui imagina d'interviewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents de son quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les Nuits. Nul ne fut plus poitrinaire et plus dévasté. Tomel dirigeait conjointement avec Harry Alis une revue qui s'appelait la Revue Moderne et Naturaliste; je crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette revue: l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en se servant du singulier; je crois bien que l'abonné était le poète Georges Lorin, et comme il publiait des vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que c'était une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé la Revue avec Alis, mais il était immédiatement tombé en sous-ordre, pour avoir eu la malchance de laisser dans sa chambre le ballot contenant les 1 200 exemplaires du tirage du premier numéro, pendant une huitaine de jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour l'ouvrir, durant qu'Alis se répandait en notes et papillons dans L'Abeille d'Etampes et autres journaux de Paris et de province, et s'étonnait que les libraires fissent si peu de cas d'une revue si bien lancée; Tomel était, du fait de son insuffisance administrative, réduit à la seconde place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis, dont le principe était que Zola était certes un homme de talent, mais que le vrai chef du naturalisme, bien supérieur à lui, c'était M. Jules Claretie. Sur le vœu de Tomel, je montrais mon manuscrit à Harry Alis; il en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en prose, mais en écartant tous ceux qui pouvaient être taxés, on ne disait pas encore de symbolisme, et en choisit finalement trois des plus simples qui lui parurent modernes et naturalistes; de plus, comme il avait tout son temps, il me gratifia d'une conférence que j'écoutais sans profit. Je parus; deux pages in-8; il s'agissait de tirer parti de ce succès. Je fis deux parts, l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire à Mme Adam avec des vers qu'elle ajourna sine die, mais avec une politesse infinie et peut-être autographe, l'autre pour l'art et j'envoyais le fascicule à Stéphane Mallarmé.