LA LITTÉRATURE DES JEUNES ET SON ORIENTATION ACTUELLE

I
Le poème et le roman.

C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les époques, que de considérer la période d'années dont on est le spectateur, comme l'exemple, en son développement artistique et littéraire, d'une complexité jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et par difficulté d'établir sur des contemporains un de ces classements simples où excella l'ancienne critique. Ces classements ne présentent d'ailleurs qu'une simplicité très artificielle due à des coupes sombres dans le taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier.

La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive, qu'à peine les critiques-jurés ont terminé leurs pesées, organisé leur mise en place des génies et corollairement des talents, les protestations s'élèvent.

D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité, l'ordonnance que signifièrent les critiques, leur apportent par brassées ou par petits paquets des documents nouveaux ou au moins tirés de l'oubli, et la ligne générale, si élégamment tracée, s'altère; d'autre part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils apportent, avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration qui trouve des échos, telles œuvres négligées, reléguées, et font reviser le procès de ces dédaignées. Cette double voie de protestation n'est guère possible contre des jugements contemporains, éphémères, qui sont amendés souvent par une évolution intellectuelle des juges ou infirmés par de nouvelles œuvres de ces mêmes auteurs, pour lesquels on avait tenté, un peu prématurément, un essai de classement. De plus, les critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène mouvant qu'est la production contemporaine, une mise en place, qui serait fort difficile, s'il fallait à toute œuvre attribuer, au juste, sa valeur de beauté; on pourrait plus facilement tracer autour des écrivains et des livres caractéristiques leur sphère d'influence; mais encore il y faudrait un large appareil dépassant le cadre d'une étude. C'est pourquoi nous n'avons pas, sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indiquer à travers leur apparente confusion quelques lignes d'ensemble.

Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beauté, l'opportunité du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les écrivains englobés sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement, antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du naturalisme. Ils trouvaient devant eux le naturalisme triomphant sur le terrain du roman moderne, et c'était les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.

Ici une parenthèse me semble utile.

On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, leur nécessité, leur bien fondé, leurs liens entre elles, leurs oppositions; il semble que, de l'examen de ce siècle, une sorte de loi se dégage ressortissant d'ailleurs des phénomènes de contraste. Elle est applicable surtout aux périodes de développement d'art libre, non gêné par des influences religieuses ou royales qui purent, à certaines époques, modifier sérieusement la marche des choses; elle pourrait se résumer ainsi: quand une élite a apporté son œuvre et qu'on est en train de tirer de cette œuvre le maximum d'effets qu'elle comporte, une autre élite, plus jeune, prépare un canon de l'œuvre d'art absolument différent, et qui a son expansion pleine à la période suivante. Ce mouvement neuf est alors combattu ou par une réaction vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle: c'est-à-dire qu'au moment où une formule est en vigueur, où une école est maîtresse en apparence du champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes une matière de joie ou d'ennui tout opposée, une modulation tout diverse des sentiments. Au moment où cette nouvelle école éclate, souvent elle ne trouve plus devant elle les protagonistes même de l'école précédente, mais plus généralement des disciples intelligents. C'est l'école nouvelle qui compte des cerveaux créateurs, et après une lutte plus ou moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman idéaliste, Stendhal et Constant avaient travaillé avec moins d'éclat (selon l'opinion de leur temps) mais préparaient Balzac, dont l'expansion glorieuse amena l'avènement du naturalisme. Or, tandis que le naturalisme s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout par Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman lyrique, comme il préparait une refonte du vers, en dehors des héritiers du romantisme, les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine expansion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes modes que celle du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient un peu avec l'état social), un autre groupe se présentera qui fera droit à des formes d'art, à des modes de penser que le symbolisme aura négligés; car, en principe, aucun groupement littéraire ne peut donner une formule, sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue la formule dont il se sert.

Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants, des esprits libres et hantés d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans aucune école et qui font prévoir les générations futures, pour l'embryon de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont le réalisme se doublait d'une manière de romantisme, mais, comme celui de Baudelaire, épris de concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant était d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant ils ne dérangent pas l'ensemble de la règle et la rendent seulement plus complexe.