Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor Hugo, après Quatre-vingt-treize, ce fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui s'ajouta au Roi Vierge et aux Mères ennemies, jusqu'aux deux meilleurs et presque les plus récents, La Maison de la Vieille et Gog, œuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'Ève future, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus haute de l'œuvre, est pourtant dans ses romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en Thaïs, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le Lys Rouge et le Mannequin d'Osier qu'on peut considérer son développement comme récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.

M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il place l'action de ses romans. Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit d'Orient, tel le Conte du Dormeur éveillé. On aimerait que la production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute portée de son effort.

Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son œuvre collective consiste en œuvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en qualité et en direction d'idée.

M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie de décrire les pompes et les courages militaires. La Force de Paul Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle œuvre; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée.

Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout en restant symboliste, se rattache à Balzac.

M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même d'origine, a tracé ce joli conte antique d'Aphrodite à qui tel succès a été fait; il a été moins heureux dans la Femme et le Pantin, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les Chansons de Bilitis, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants poèmes.

Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est souvent rêche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux, avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant, qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la Panthère donnent l'essence de ce talent robuste et félin.

M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils écrivains qui soit, si intelligemment complexe en ses désirs de roman mythique et de romans contemporains, érudit et critique de valeur, a donné, dans les Chevaux de Diomède, des pages remplies de métaphores neuves et ardentes.

Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Régnier, les jeux mythologiques du XVIIIe siècle s'allient à l'accent large des Mémoires d'Outre-Tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, ni de bonnes images calmes.