Les différences, déjà visibles au début, entre les poètes parnassiens, se sont accentuées: les uns ont des dons d'image ou de musique; d'autres en sont dépourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et Banville se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début par des raisons profondes de tempérament. Ces variations sont assez grandes pour qu'on ait été parfois tenté de voir dans le Parnasse, plutôt qu'un groupement logique, une coalition. On aurait tort: ce qui donne au Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons personnels, des reflets de toutes les directions romantiques, poétiquement s'entend, car c'est une des infériorités de l'école, comme du Naturalisme d'ailleurs, de n'avoir pas également abordé la prose et le vers, l'œuvre lyrique et l'œuvre d'analyse et de synthèse; c'est ce qui la rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès, nous ne saurions pas comment un Parnassien entend la prose, en dehors du poème en prose, et encore, exception faite pour le Livre de Jade, en négligeant les œuvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer au Parnasse les poèmes en prose de Mallarmé, malgré que certains des plus beaux aient paru à la République des Lettres, où M. Mendès élargissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies fantaisies qui terminent le Coffret de Santal de Charles Cros, c'est M. Mendès, aussi que nous trouvons occupé à représenter le Parnasse dans le maniement de cette forme créée par Bertrand, mais recréée par Baudelaire (qui y déposa le germe révolutionnaire) et que le Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son respect de la phrase, dans le vers libre. Muni de cette forme féconde, le Parnasse en avait tiré de coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait, d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez les Parnassiens, faire très attention aux dates et considérer que les Symbolistes ont fortement influencé la façon qu'avaient les Parnassiens de le concevoir dès les débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886.
Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère parnassienne, c'est le lit de Procuste dissimulé sous des amas de roses. M. Sully Prudhomme donne au Parnasse finissant son livre théorique, qu'il appelle son Testament poétique. Ce n'est point que M. Sully Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et nous ne pouvons admettre cette extension de son livre, que par suite de l'affirmation, souvent répétée par les Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de leur accord sur des principes généraux, car M. Sully Prudhomme n'est pas, il s'en faut, le plus représentatif des Parnassiens.
Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que l'auteur a voulu lui déléguer par le titre choisi. Ce Testament poétique contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces, de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au bénéfice de lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert, pour les membres de la Société des gens de lettres (si épris de poésie pure), pour les admirateurs décidés de Corneille, groupés en Société, etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du volume, un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme et de ses opinions sur la technique poétique. La haine que porte M. Sully Prudhomme aux vers-libristes est célèbre: elle se manifesta un jour par des remerciements publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred de Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle l'a mené, dans un de ces discours qui ornent le Testament poétique, à indiquer comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, «qui, lui, du moins, garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie des ressources poétiques». Je cite cela en passant, et je trouve cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur d'émotion, elle l'emprunte à la très réelle infériorité de M. Sully Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers, à côté des autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme distingué.
En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque chose à expliquer avec insistance: c'est que la poésie personnelle peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le summum de l'art, c'est la poésie didactique et philosophique, dont il faut sous-entendre que Justice est un des ornements parfaits. D'autres avertissements sont adressés aux confrères parnassiens. M. Sully Prudhomme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été déserté par les Romantiques, fait observer que, seul, Banville a ragaillardi la veine française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce qui n'est pas aimable pour l'auteur de la Grive des Vignes. Un autre coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais d'interpréter ce morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.
«Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est admirablement assortie à la secrète horreur des compositions étendues, c'est le sonnet.
Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes redoublées. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire. A cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et n'eût-on pas la patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement trop considérable; mais on la termine, tout le canevas tient dans la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vint qu'on n'a jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en faut-il pour valoir un long poème?—Un seul, répondent nos jeunes confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve, mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je pardonnerai de bon cœur, à cet ouvrage d'une valeur sans mesure, l'étroite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible essor.»
Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas faite pour ne communiquer aucun étonnement, mais ce n'est point pour les mêmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis semblable au sien; peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui et d'admiration pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi le labeur de l'œuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire, Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully Prudhomme, en désirant que les questions de rythmique soient bien posées, scientifiquement posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très scientifique, du moins d'une rigueur mathématique, est bien, mais M. Sully Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un substrat scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas compte que notre effort a été surtout de réduire cette versification artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle avait de mnémotechnique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait versification, mais seulement revêtement rythmé de l'émotion. Au contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son idée spéciale de rhétorique poétique qui permet d'exprimer n'importe quoi, même une géométrie, sous forme de phrases de prose césurées exactement et ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme, le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le premier depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique, proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du vers traditionnel[ [13].
IV
L'œuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des œuvres; il est plus que probable que ces œuvres n'infirmeront point les caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que les Parnassiens nous donneront des œuvres plus typiques. On peut donc résumer leur action.
Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre, de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un, familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète des Humbles, le dramaturge de Pour la Couronne, et le poète des Solitudes et de Justice, ils sont à part des autres Parnassiens par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée, et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps la marque de la poésie académique depuis 1830[ [14] et qui fut académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans la Compagnie.