De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang desquels je mettrais Bonnet Rouge, de Jules Case, qui a aussi, dans l'Ame en peine, touché d'une main délicate et forte, le problème religieux. Paul Adam, dans le Mystère des Foules, a également donné une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale, politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et romanesque de Maurice Barrès, les Déracinés, doit être signalé. Il est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme socialiste.
M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière, les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par l'œuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont deux ont été accueillis par le succès, la Fièvre d'abord, et le Chaos, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées, ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible.
Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la Fièvre, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions et toutes les manœuvres suspectes que met en branle l'obtention, par la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écœuré pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand.
Le Chaos nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle politique, les meneurs des petits centres: petits patrons ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires, sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le Capital de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants, ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à tenir le quatrième Etat.
Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui contribueront à faire l'histoire de demain.
L'Académie et le vers libre[ [15]
La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence.
Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration. En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement, on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur de ce dangereux système.
Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre; et voici: