Pourquoi l'Inde, qui s'est montrée si incapable d'emprunter quoi que ce soit à la Grèce, s'est-elle, au contraire, montrée si apte à emprunter à la Perse ? C'est évidemment que les arts de la Perse étaient très en rapport avec la structure de son esprit, alors que les arts de la Grèce ne l'étaient nullement. Les formes simples, les surfaces peu ornementées des monuments, grecs ne pouvaient convenir à l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, l'exubérance de la décoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse devaient le séduire.

Ce n'est pas d'ailleurs seulement à cette époque lointaine, antérieure à notre ère, que la Perse, représentante de l'Egypte et de l'Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien des siècles plus tard, les musulmans apparurent dans la péninsule, leur civilisation, pendant son passage à travers la Perse, s'était profondément saturée d'éléments persans ; et ce qu'elle apporta à l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses vieilles traditions assyriennes continuées par les rois achéménides. Les portes gigantesques des mosquées, et surtout les briques émaillées qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce qu'ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l'art grec autrefois, l'art européen aujourd'hui, profondément antipathiques à sa façon de sentir et de penser, sont toujours restés sans influence sur lui.

Ce n'est donc pas à la Grèce, comme le soutiennent encore les archéologues, mais bien à l'Egypte et à l'Assyrie - par l'intermédiaire de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris à la Grèce, mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun, fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par les peuples de l'Egypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par l'intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde par l'intermédiaire de la Perse. Les civilisations de la Grèce et de l'Inde remontent ainsi à une source commune ; toutefois dans les deux contrées, les courants issus de cette source ont bientôt - suivant le génie de chaque race - profondément divergé.

Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la constitution mentale de la race et si pour cette raison le même art emprunté par des races dissemblables revêt aussitôt des formes très différentes, nous devons nous attendre à ce que l'Inde, habitée par des races très diverses, possède des arts fort différents, des styles d'architecture sans ressemblance, malgré l'identité des croyances.

L'examen des monuments des diverses régions de l'Inde montre à quel point il en est ainsi. Les différences entre les monuments sont même tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par régions, c'est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion à laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.

Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et ceux du sud élevés à la même époque par des peuples professant pourtant une religion semblable. Même pendant la domination musulmane, c'est-à dire pendant la période où l'unité politique de l'Inde fut la plus complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments purement musulmans présentent des différences profondes d'une région à l'autre. Une mosquée d'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée d'Agra, une mosquée de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne présentent qu'une bien faible parenté, parenté beaucoup moindre que celle qui rattache un monument de la Renaissance à ceux de la période gothique.

Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffère dans l'Inde d'une race à l'autre ; la statuaire varie également dans les diverses régions, non seulement par les types représentés, mais surtout par la façon dont ils sont traités. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la différence est déjà manifeste. Elle est plus grande encore quand on compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparaît partout. Elle apparaît d'ailleurs dans les moindres objets artistiques : personne n'ignore combien ils sont différents d'une partie de l'Inde à l'autre. Il ne faut pas un œil très exercé pour reconnaître un coffret de bois sculpté de Mysore du même coffret sculpté dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la côte d'Orissa d'un bijou de la côte de Bombay.

Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les Orientaux, une architecture principalement religieuse ; mais quelque grande que puisse être l'influence religieuse, en Orient surtout, l'influence de la race est beaucoup plus considérable.

Cette âme de la race, qui dirige la destinée des peuples, dirige donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts ; quel que soit l'élément de civilisation étudié, nous la retrouvons toujours. Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la synthèse de leur pensée.

LIVRE III