Il est probable que la disparition de la puissance romaine fut si progressive que les contemporains ne s'en aperçurent même pas. Les provinces étaient habituées depuis des siècles à être gouvernées par des chefs agissant au nom des empereurs. Très progressivement et très lentement ces chefs finirent par agir pour leur propre compte. Rien donc ne fut changé. Le même régime continua sous de nouveaux maîtres pendant toute la durée de l'époque mérovingienne [16].

Le seul changement réel, et celui-là finit par devenir très profond, fut la formation d'une race historique nouvelle, et comme conséquence nécessaire - suivant les lois que nous avons exposées - la naissance d'une civilisation nouvelle.

Avec cette répétition éternelle des mêmes choses, qui semble la plus solide des lois de l'histoire, nous sommes probablement appelés de nos jours à constater des invasions pacifiques analogues à celle qui amena la transformation de la civilisation romaine. Avec l'extension générale de la civilisation moderne, il peut sembler aujourd'hui qu'il n'y ait plus de Barbares, ou du moins que ces Barbares, perdus au fond de l'Asie et de l'Afrique, soient trop loin de nous pour être bien redoutables. Assurément nous n'avons pas à craindre leurs invasions ; et, s'ils sont redoutables, ce ne sera, comme je l'ai montré dans un autre ouvrage, que par la concurrence économique qu'ils feront un jour à l'Europe. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit ici, mais si les Barbares semblent bien loin, ils sont pourtant en réalité bien près, beaucoup plus près qu'à l'époque des empereurs romains. C'est dans le sein même des nations civilisées qu'ils se trouvent en effet. Par suite de la complication de notre civilisation moderne, de la différenciation progressive des individus, dont j'ai parlé, chaque peuple contient un nombre immense d'éléments inférieurs incapables de s'adapter à une civilisation trop élevée pour eux. C'est un énorme déchet sans cesse grandissant, et dont l'invasion sera redoutable pour les peuples qui la subiront.

C'est, aujourd'hui, vers les Etats-Unis d'Amérique que se dirigent comme d'un commun accord ces nouveaux Barbares, et c'est par eux que la civilisation de cette grande nation est sérieusement menacée. Tant que l'immigration étrangère a été rare, et composée surtout d'éléments anglais, l'absorption a été facile et utile. Elle a fait l'étonnante grandeur de l'Amérique. Aujourd'hui les Etats-Unis sont soumis à une gigantesque invasion d'éléments inférieurs qu'ils ne veulent ni ne peuvent s'assimiler. Entre 1880 et 1890 ils ont reçu près de 6 millions d'émigrants, presque exclusivement composés de travailleurs médiocres de toutes origines. Actuellement sur 1,100,000 habitants, Chicago ne compte pas un quart d'Américains. Cette ville renferme 400,000 Allemands, 220,000 Irlandais, 30,000 Polonais, 33,000 Tchèques, etc. Aucune fusion n'existe entre ces émigrants et les Américains. Ils ne se donnent même pas la peine d'apprendre la langue de leur nouvelle patrie et y forment de simples colonies occupées à des travaux mal rétribués. Ce sont des mécontents, et par conséquent des ennemis. Dans la grève récente des chemins de fer, ils ont failli incendier Chicago et il a fallu les mitrailler sans pitié. C'est uniquement parmi eux que se recrutent les adeptes de ce socialisme niveleur et grossier, réalisable peut-être dans une Europe affaiblie, mais tout à fait antipathique au caractère des vrais Américains. Les luttes que ce socialisme va engendrer sur le sol de la grande république seront, en réalité, des luttes de races arrivées à des niveaux d'évolution différents.

Il semble évident que dans la guerre civile qui se prépare entre l'Amérique des Américains et l'Amérique des étrangers, le triomphe ne sera pas du côté des Barbares. Cette lutte gigantesque se terminera sans doute par une de ces hécatombes reproduisant sur une échelle immense l'extermination complète des Cimbres par Marius. Si la lutte tarde un peu, et que l'invasion continue, la solution ne pourra être une destruction totale. La destinée des Etats-Unis sera probablement alors celle de l'Empire romain, c'est-à-dire une séparation des provinces actuelles de la République en Etats indépendants, aussi divisés et aussi fréquemment en guerre que ceux de l'Europe ou que ceux de l'Amérique espagnole.

Ce n'est pas l'Amérique seule que menacent de telles invasions. Il est en Europe un Etat, la France, qui en est menacé également. C'est un pays riche, dont la population ne s'accroît plus, entouré de pays pauvres dont la population s'accroît constamment. L'immigration de ces voisins est fatale, et d'autant plus fatale que les exigences croissantes de nos ouvriers la rendent nécessaire pour les besoins de l'agriculture et de l'industrie. Les avantages que trouvent ces émigrants sur notre sol sont évidents. Pas de régime militaire à subir, peu ou pas d'impôts en leur qualité de nomades étrangers, un travail plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. Ils se dirigent vers notre pays, non seulement parce qu'il est plus riche, mais aussi parce que la plupart des autres édictent chaque jour des mesures pour les repousser.

L'invasion des étrangers est d'autant plus redoutable, que ce sont, naturellement, les éléments les plus inférieurs, ceux qui n'arrivaient pas à se suffire à eux-mêmes dans leur patrie, qui émigrent. Nos principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante d'étrangers. Ils n'étaient pas 400,000 il y a quarante ans, ils sont plus de 1,200,000 aujourd'hui, et ils arrivent en rangs chaque jour plus pressés. Si l'on ne considérait que le nombre d'Italiens qu'elle contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne. L'Italie ne possède même aucune colonie qui contienne un pareil nombre d'Italiens. Si les conditions actuelles ne changent pas, c'est-à-dire si ces invasions ne s'arrêtent pas, il faudra un temps bien court pour qu'en France un tiers de la population soit devenu allemand et un tiers italien. Que devient l'unité, ou simplement l'existence d'un peuple, dans des conditions semblables ? Les pires désastres sur les champs de bataille seraient infiniment moins redoutables pour lui que de telles invasions [17]. C'est un instinct très sûr que celui qui enseignait aux peuples anciens à redouter les étrangers ; ils savaient bien que la valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à celui de ses citoyens.

Nous voyons donc, une fois encore, qu'à la base de toutes les questions historiques et sociales se retrouve toujours l'inévitable problème des races. Il domine tous les autres.

LIVRE IV

COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES