Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un licencié, un docteur, mais un homme, il n'en est pas question; au contraire, on passe quinze années à détruire sa virilité. On rend à la société un petit mandarin ridicule qui n'a pas de muscles, qui ne sait pas sauter une barrière, qui a peur de tout, qui, en revanche, s'est bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, qui ne sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même, qui a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui, sentant sa faiblesse et ayant perdu ses lisières, se jette pour dernière ressource au socialisme d'État.—Il faut que l'État me prenne par la main, comme l'a fait jusqu'ici l'Université. On ne m'a appris qu'à être passif. Un citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un citoyen, si j'étais un homme.
Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un autre Ministre de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois, le caractère pèse d'un bien autre poids que l'esprit. Qu'importe ce que sait un homme en comparaison de ce qu'il veut, et qu'importe ce qu'il pense au prix de ce qu'il fait[220].
[220] Léon Bourgeois. Instructions, etc., p. 183
Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités qui font la force des Anglais: la discipline, la solidarité, l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment du devoir.
Ces qualités, non seulement l'Université ne les donne pas, mais son pesant régime les ôte à qui les possède.
Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette armée de bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules et nuls que l'Université nous fabrique?
Étant donné que le régime universitaire n'est pas modifiable avec les idées latines actuelles et que tous les projets de réforme sont d'irréalisables chimères, il faut chercher ailleurs, mais ne chercher que dans le cycle des choses possibles, c'est-à-dire dans le cycle des choses ne heurtant pas trop le courant des opinions actuelles.
Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul. Aujourd'hui, la totalité de nos bacheliers et licenciés est obligée de faire un service militaire. L'armée pourrait les transformer, car elle est, ou au moins devrait être un centre éducateur par excellence. Elle peut devenir l'agent efficace du perfectionnement et du relèvement de la race française dégradée par l'Université. D'éminents officiers, tels que les généraux Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement de quel développement physique et moral est susceptible le soldat bien commandé.
Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur le service obligatoire de trois ans, obtenir un corps de sous-officiers excellent et réduire un peu le nombre écrasant des candidats fonctionnaires, il y aurait seulement à promulguer que, en dehors de quelques professions techniques—magistrats et ingénieurs, par exemple—nul ne pourra entrer dans une administration de l'État avant d'avoir été sous-officier pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un bon sous-officier est parfaitement apte à remplir tous les emplois publics n'exigeant de lui que l'application des règlements, c'est-à-dire la très immense majorité de ces emplois.
Il faut bien reconnaître malheureusement que le service militaire a produit uniquement jusqu'ici chez les intellectuels une antipathie croissante pour l'armée, dont ils ne voient que les côtés gênants. L'expansion de tels sentiments parmi la masse populaire, qui fut seule pendant longtemps à subir les duretés nécessaires du régime militaire, marquerait la fin irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les sentiments subsistant encore dans la foule, non intellectualisée, qui rendent possible le maintien de l'armée, dernier soutien d'une société en proie aux plus profondes divisions et prête à se dissocier suivant le rêve des socialistes.