Même pour les parfaits gredins, il arrive fort souvent que le fait seul d'être réunis en foule leur donne momentanément des principes de moralité très stricts. Taine fait remarquer que les massacreurs de septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilles et les bijoux qu'ils trouvaient sur leurs victimes, et qu'ils eussent pu aisément dérober. La foule hurlante, grouillante et misérable qui envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, ne s'empara d'aucun des objets qui l'éblouirent et dont un seul eût représenté du pain pour bien des jours.
Cette moralisation de l'individu par la foule n'est certes pas une règle constante, mais c'est une règle qui s'observe fréquemment. Elle s'observe même dans des circonstances beaucoup moins graves que celles que je viens de citer. J'ai déjà dit qu'au théâtre la foule veut chez le héros de la pièce des vertus exagérées, et il est d'une observation banale qu'une assistance, même composée d'éléments inférieurs, se montre généralement très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou gouailleur murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un propos léger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles.
Donc, si les foules se livrent souvent à de bas instincts, elles donnent aussi parfois l'exemple d'actes de moralité élevés. Si le désintéressement, la résignation, le dévouement absolu à un idéal chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire que les foules possèdent souvent ces vertus-là à un degré que les plus sages des philosophes ont rarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec inconscience, mais qu'importe. Ne nous plaignons pas trop que les foules soient guidées surtout par l'inconscient, et ne raisonnent guère. Si elles avaient raisonné quelquefois et consulté leurs intérêts immédiats, aucune civilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et l'humanité n'aurait pas eu d'histoire.
NOTES:
[2] Les personnes qui ont assisté au siège de Paris ont vu de nombreux exemples de cette crédulité des foules aux choses les plus invraisemblables. Une bougie allumée à un étage supérieur était considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants, bien qu'il fût évident, après deux secondes de réflexion, qu'il leur était absolument impossible d'apercevoir de plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.
[3] Éclair du 21 avril 1895.
[4] Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s'est passée exactement? J'en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d'Harcourt, acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut s'appliquer à toutes les batailles: «Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) transmettent leurs rapports officiels; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef d'état-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le porte au maréchal, il s'écrie: «Vous vous trompez absolument!» et il substitue une nouvelle rédaction. Il ne reste presque rien du rapport primitif.» M. d'Harcourt relate ce fait comme une preuve de l'impossibilité où l'on est d'établir la vérité sur l'événement le plus saisissant, le mieux observé.
[5] C'est ce qui permet de comprendre pourquoi il arrive parfois que des pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès récent de la pièce de M. Coppée, Pour la couronne, refusée pendant dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de son auteur. La marraine de Charley, refusée par tous les théâtres et finalement montée aux frais d'un agent de change, a eu deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans l'explication donnée plus haut sur l'impossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part d'individus compétents et très intéressés à ne pas commettre d'aussi lourdes erreurs seraient inexplicables. C'est un sujet que je ne puis développer ici et qui mériterait de tenter la plume d'un homme de théâtre doublé d'un psychologue subtil, tel par exemple que M. Sarcey.