Facteurs lointains des croyances et opinions des foules.
Facteurs préparatoires des croyances des foules.—L'éclosion des croyances des foules est la conséquence d'une élaboration antérieure.—Étude des divers facteurs de ces croyances.—§ 1. La race.—Influence prédominante qu'elle exerce.—Elle représente les suggestions des ancêtres.—§ 2. Les traditions.—Elles sont la synthèse de l'âme de la race.—Importance sociale des traditions.—En quoi, après avoir été nécessaires, elles deviennent nuisibles.—Les foules sont les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles.—§ 3. Le temps.—Il prépare successivement l'établissement des croyances, puis leur destruction.—C'est grâce à lui que l'ordre peut sortir du chaos.—§ 4. Les institutions politiques et sociales.—Idée erronée de leur rôle.—Leur influence est extrêmement faible.—Elles sont des effets, et non des causes.—Les peuples ne sauraient choisir les institutions qui leur semblent les meilleures.—Les institutions sont des étiquettes qui, sous un même titre, abritent les choses les plus dissemblables.—Comment les constitutions peuvent se créer.—Nécessité pour certains peuples de certaines institutions théoriquement mauvaises, telles que la centralisation.—§ 5. L'instruction
et l'éducation.—Erreur des idées actuelles sur l'influence de l'instruction chez les foules.—Indications statistiques.—Rôle démoralisateur de l'éducation latine.—Rôle que l'instruction pourrait exercer.—Exemples fournis par divers peuples.
Nous venons d'étudier la constitution mentale des foules. Nous connaissons leurs façons de sentir, de penser, de raisonner. Nous allons examiner maintenant comment naissent et s'établissent leurs opinions et leurs croyances.
Les facteurs qui déterminent ces opinions et ces croyances sont de deux ordres: les facteurs lointains et les facteurs immédiats.
Les facteurs lointains sont ceux qui rendent les foules capables d'adopter certaines convictions et absolument inaptes à se laisser pénétrer par certaines autres. Ces facteurs préparent le terrain où l'on voit germer tout à coup certaines idées nouvelles, dont la force et les résultats étonnent, mais qui n'ont de spontané que l'apparence. L'explosion et la mise en œuvre de certaines idées chez les foules présentent quelquefois une soudaineté foudroyante. Ce n'est là qu'un effet superficiel, derrière lequel on doit chercher tout un long travail antérieur.
Les facteurs immédiats sont ceux qui, se superposant à ce long travail, sans lequel ils n'auraient pas d'effet, provoquent la persuasion active chez les foules, c'est-à-dire font prendre forme à l'idée et la déchaînent avec toutes ses conséquences. Par ces facteurs immédiats surgissent les résolutions qui soulèvent brusquement les collectivités; par eux éclate une émeute ou se décide une grève; par eux des majorités énormes
portent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.
Dans tous les grands événements de l'histoire, nous constatons l'action successive de ces deux ordres de facteurs. La Révolution française—pour ne prendre qu'un des plus frappants exemples—eut parmi ses facteurs lointains les écrits des philosophes, les exactions de la noblesse, les progrès de la pensée scientifique. L'âme des foules, ainsi préparée, fut soulevée ensuite aisément par des facteurs immédiats, tels que les discours des orateurs, et les résistances de la cour à propos de réformes insignifiantes.
Parmi les facteurs lointains, il y en a de généraux, qu'on retrouve au fond de toutes les croyances et opinions des foules; ce sont: la race, les traditions, le temps, les institutions, l'éducation.