qu'elles acquièrent leur puissance et par lui aussi qu'elles la perdent.
C'est le temps surtout qui prépare les opinions et les croyances des foules, ou tout au moins le terrain sur lequel elles germeront. Et c'est pourquoi certaines idées sont réalisables à une époque et ne le sont plus à une autre. C'est le temps qui accumule cet immense détritus de croyances, de pensées, sur lequel naissent les idées d'une époque. Elles ne germent pas au hasard et à l'aventure; les racines de chacune d'elles plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avait préparé leur éclosion; et c'est toujours en arrière qu'il faut remonter pour en concevoir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de l'avenir, esclaves du temps toujours.
Le temps est donc notre véritable maître, et il suffit de le laisser agir pourvoir toutes choses se transformer. Aujourd'hui, nous nous inquiétons fort des aspirations menaçantes des foules, des destructions et des bouleversements qu'elles présagent. Le temps se changera à lui seul de rétablir l'équilibre. «Aucun régime, écrit très justement M. Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et sociales sont des œuvres qui demandent des siècles; la féodalité exista informe et chaotique pendant des siècles, avant de trouver ses règles; la monarchie absolue vécut pendant des siècles aussi, avant de trouver des moyens réguliers de gouvernement, et il y eut de grands troubles dans ces périodes d'attente.»
§ 4.—LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
L'idée que les institutions peuvent remédier aux défauts des sociétés; que le progrès des peuples est la conséquence du perfectionnement des institutions et des gouvernements et que les changements sociaux peuvent se faire à coups de décrets; cette idée, dis-je, est bien généralement répandue encore. La Révolution française l'eut pour point de départ et les théories sociales actuelles y prennent leur point d'appui.
Les expériences les plus continues n'ont pas réussi encore à ébranler sérieusement cette redoutable chimère. C'est en vain que philosophes et historiens ont essayé d'en prouver l'absurdité. Il ne leur a pas été difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des idées, des sentiments et des mœurs; et qu'on ne refait pas les idées, les sentiments et les mœurs en refaisant les codes. Un peuple ne choisit pas ses institutions à son gré, pas plus qu'il ne choisit la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et les gouvernements sont le produit de la race. Ils ne sont pas les créateurs d'une époque, mais en sont les créations. Les peuples ne sont pas gouvernés comme le voudraient leurs caprices d'un moment, mais comme l'exige leur caractère. Il faut des siècles pour former un régime politique, et des siècles pour le changer. Les institutions n'ont aucune vertu intrinsèque; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Celles qui sont bonnes à un moment donné pour un peuple donné, peuvent être détestables pour un autre.
Aussi n'est-il pas du tout dans le pouvoir d'un peuple de changer réellement ses institutions. Il peut assurément, au prix de révolutions violentes, changer le nom de ces institutions, mais le fond ne se modifie pas. Les noms ne sont que de vaines étiquettes dont l'historien qui va un peu au fond des choses n'a pas à se préoccuper. C'est ainsi par exemple que le plus démocratique des pays du monde est l'Angleterre[8], qui vit cependant sous un régime monarchique, alors que les pays où sévit le plus lourd despotisme sont les républiques hispano-américaines, malgré les constitutions républicaines qui les régissent. Le caractère des peuples et non les gouvernements conduit leurs destinées. C'est un point de vue que j'ai essayé d'établir dans mon précédent volume, en m'appuyant sur de catégoriques exemples.
C'est donc une tâche très puérile, un inutile exercice de rhétoricien ignorant que de perdre son temps à fabriquer de toutes pièces des constitutions. La nécessité et le temps se chargent de les élaborer, quand nous avons la sagesse de laisser agir ces deux facteurs. C'est ainsi que les Anglo-Saxons s'y sont pris, et c'est ce que nous dit leur grand historien Macaulay dans un
passage que devraient apprendre par cœur les politiciens de tous les pays latins. Après avoir montré tout le bien qu'ont pu faire des lois qui semblent, au point de vue de la raison pure, un chaos d'absurdités et de contradictions, il compare les douzaines de constitutions mortes dans les convulsions des peuples latins de l'Europe et de l'Amérique avec celle de l'Angleterre, et fait voir que cette dernière n'a été changée que très lentement, par parties, sous l'influence de nécessités immédiates et jamais de raisonnements spéculatifs. «Ne point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité; n'ôter jamais une anomalie uniquement parce qu'elle est une anomalie; ne jamais innover si ce n'est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie; telles sont les règles qui, depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos 250 parlements.»
Il faudrait prendre une à une les lois, les institutions de chaque peuple, pour montrer à quel point elles sont l'expression des besoins de leur race, et ne sauraient pour cette raison être violemment transformées. On peut disserter philosophiquement, par exemple, sur les avantages et les inconvénients de la centralisation; mais quand nous voyons un peuple, composé de races très diverses, consacrer mille ans d'efforts pour arriver progressivement à cette centralisation; quand nous constatons qu'une grande révolution ayant pour but de briser toutes les institutions du passé, a été forcée de respecter cette centralisation, et l'a exagérée encore,