[9] Si l'on rapproche les profondes dissensions religieuses et politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont surtout une question de races, des tendances séparatistes qui se sont manifestées à l'époque de la Révolution, et qui commençaient à se dessiner de nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin d'être fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution et la création de départements artificiels destinés à mêler les anciennes provinces fut certainement son œuvre la plus utile. Si la décentralisation, dont parlent tant aujourd'hui les esprits imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promptement aux plus sanglantes discordes. Il faut pour le méconnaître oublier entièrement notre histoire.

[10] Ce n'est pas là d'ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on l'observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat est, comme chez nous, obtenu par des concours dont la seule épreuve est la récitation imperturbable d'épais manuels. L'armée des lettrés sans emploi est considérée aujourd'hui en Chine comme une véritable calamité nationale. Il en est de même dans l'Inde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme cela se fait en Angleterre, mais simplement pour instruire les indigènes, il s'est formé une classe spéciale de lettrés, les Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent recevoir un emploi, deviennent d'irréconciliables ennemis de la puissance anglaise. Chez tous les Babous, munis ou non d'emplois, le premier effet de l'instruction a été d'abaisser immensément le niveau de leur moralité. C'est un fait sur lequel j'ai longuement insisté dans mon livre Les Civilisations de l'Inde, et qu'ont également constaté tous les auteurs qui ont visité la grande péninsule.

[11] Taine. Le Régime moderne, t. II, 1894.—Ces pages sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de notre université n'ayant pas séjourne à l'étranger. L'éducation est le seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l'âme d'un peuple et il est profondément triste d'avoir à songer qu'il n'est à peu près personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et qu'au lieu d'élever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.

On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur l'éducation en Amérique récemment consignées par M. Paul Bourget dans son beau livre Outre-Mer. Après avoir constaté lui aussi que notre éducation ne fait que des bourgeois bornés sans initiative et sans volonté ou des anarchistes, «ces deux types également funestes du civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité destructrice» l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop méditer entre nos lycées français, ces usines à dégénérescence et les écoles américaines qui préparent si admirablement l'homme à la vie. On y voit clairement l'abîme existant entre les peuples vraiment démocratiques et ceux qui n'ont de démocratie que dans leur discours et pas du tout dans leurs pensées.


CHAPITRE II

Facteurs immédiats des opinions des foules.

§ 1. Les images, les mots et les formules.—Puissance magique des mots et des formules.—La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et est indépendante de leur sens réel.—Ces images varient d'âge en âge, de race en race.—L'usure des mots.—Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels.—Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les mots sous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules.—Variations du sens des mots suivant la race.—Sens différents du mot démocratie en Europe et en Amérique.—§ 2. Les illusions.—Leur importance.—On les retrouve à la base de toutes les civilisations.—Nécessité sociale des illusions.—Les foules les préfèrent toujours aux vérités.—§ 3. L'expérience.—L'expérience seule peut établir dans l'âme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenues dangereuses.—L'expérience n'agit qu'à condition d'être fréquemment répétée.—Ce que coûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules.—§ 4. La raison.—Nullité de son influence sur les foules.—On n'agit sur elles qu'en agissant sur leurs sentiments inconscients.—Le rôle de la logique dans l'histoire.—Les causes secrètes des événements invraisemblables.

Nous venons de rechercher les facteurs lointains et préparatoires qui donnent à l'âme des foules une réceptivité spéciale, rendant possible chez elle l'éclosion de certains sentiments et de certaines idées. Il nous reste