l'approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d'une aiguille pour me jeter dans le feu.»
Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui l'approchèrent[18].
Davoust disait, parlant du dévouement de Maret et du sien: «Si l'Empereur nous disait à tous deux: Il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s'en échappe, Maret garderait le secret, j'en suis sûr, mais il ne pourrait s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants.»
Il faut se souvenir de cette étonnante puissance de fascination pour comprendre ce merveilleux retour de l'île d'Elbe; cette conquête immédiate de la France par un homme isolé, ayant devant lui toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lassé
de sa tyrannie. Il n'eut qu'à regarder les généraux envoyés pour s'emparer de lui, et qui avaient juré de s'en emparer. Tous se soumirent sans discussion.
«Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime: l'ascendant personnel d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnamment? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât?»
Son prestige lui survécut et continua à grandir. C'est lui qui fit sacrer empereur un neveu obscur. En voyant renaître aujourd'hui sa légende, on voit combien cette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes tant qu'il vous plaira, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir.
J'ai invoqué ici un exemple de prestige tout à fait exceptionnel, sans doute, mais qu'il était utile de citer pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige, cette genèse ne serait pas compréhensible.
Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l'ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse; il peut avoir des origines plus modestes, et cependant être considérable encore. Notre siècle en peut fournir plusieurs exemples. Un des plus frappants, celui
que la postérité rappellera d'âge en âge, sera donné par l'histoire de l'homme illustre qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples en séparant deux continents. Il réussit dans son entreprise par son immense volonté, mais aussi par la fascination qu'il exerçait sur tous ceux qui l'entouraient. Pour vaincre l'opposition unanime qu'il rencontrait, il n'avait qu'à se montrer. Il parlait un instant, et, devant le charme qu'il exerçait, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient son projet avec acharnement; il n'eut qu'à paraître en Angleterre pour rallier tous les suffrages. Quand, plus tard, il passa par Southampton, les cloches sonnèrent sur son passage, et aujourd'hui l'Angleterre s'occupe de lui élever une statue. «Ayant tout vaincu, hommes et choses, les marais, les rochers et les sables,» il ne croyait plus aux obstacles et voulut recommencer Suez à Panama. Il recommença avec les mêmes moyens; mais l'âge était venu, et, d'ailleurs, la foi qui soulève les montagnes ne les soulève qu'à la condition qu'elles ne soient pas trop hautes. Les montagnes résistèrent, et la catastrophe qui s'en suivit détruisit l'éblouissante auréole de gloire qui enveloppait le héros. Sa vie enseigne comment peut grandir le prestige, et comment il peut disparaître. Après avoir égalé en grandeur les plus célèbres héros de l'histoire, il fut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Quand il mourut, son cercueil passa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendirent hommage à sa mémoire comme à celle de l'un des plus grands hommes qu'ait connus l'histoire[19].