«Pourvu que son état soutienne son rang, ils l'aiment d'avance, et mis en présence supportent tout de lui avec enchantement. On les voit rougir de plaisir à son approche et, s'il leur parle, la joie qu'ils contiennent augmente cette rougeur et fait briller leurs yeux d'un éclat inaccoutumé. Ils ont le lord dans le sang, si l'on peut dire, comme l'Espagnol la danse, l'Allemand la musique et le Français la Révolution. Leur passion pour les chevaux et Shakspeare est moins violente, la satisfaction et l'orgueil qu'ils en tirent moins fondamentaux. Le Livre de la Pairie a un débit considérable, et si loin qu'on aille, on le trouve, comme la Bible, entre toutes les mains.»
[18] Très conscient de son prestige, Napoléon savait qu'il l'accroissait encore en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands personnages qui l'entouraient, et parmi lesquels figuraient plusieurs de ces célèbres conventionnels qu'avait tant redoutés l'Europe. Les récits du temps sont pleins de faits significatifs sur ce point. Un jour, en plein conseil d'État, Napoléon rudoie grossièrement Beugnot qu'il traite comme un valet mal appris. L'effet produit, il s'approche et lui dit: «Eh bien, grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête?» Là-dessus, Beugnot, haut comme un tambour-major se courbe très bas, et le petit homme, levant la main, prend le grand par l'oreille, «signe de faveur enivrante, écrit Beugnot, geste familier du maître qui s'humanise». De tels exemples donnent une notion nette du degré de basse platitude que peut provoquer le prestige. Ils font comprendre l'immense mépris du grand despote pour les hommes qui l'entouraient et qu'il traitait simplement de «chair à canon».
[19] Un journal étranger, la Neu Freie Presse, de Vienne, s'est livré au sujet de la destinée de Lesseps à des réflexions d'une très judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici:
«Après la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on n'a plus le droit de s'étonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps est un escroc, toute noble illusion est un crime. L'antiquité aurait couronné la mémoire de Lesseps d'une auréole de gloire, et lui aurait fait boire à la coupe du nectar au milieu de l'Olympe, car il a changé la face de la terre, et il a accompli des œuvres qui perfectionnent la création. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le président de la Cour d'appel s'est fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom de l'homme qui ne craignit pas d'abaisser son siècle pour habiller de la casaque du forçat un vieillard dont la vie a été la gloire de ses contemporains.
«Qu'on ne nous parle plus désormais de justice inflexible, là où règne la haine bureaucratique contre les grandes œuvres hardies. Les nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mêmes et franchissent tous les obstacles, sans égard pour leur propre personne. Le génie ne peut pas être prudent; avec la prudence il ne pourrait jamais élargir le cercle de l'activité humaine.
«... Ferdinand de Lesseps a connu l'ivresse du triomphe et l'amertume des déceptions: Suez et Panama. Ici le cœur se révolte contre la morale du succès. Lorsque de Lesseps eut réussi à relier deux mers, princes et nations lui rendirent leurs hommages; aujourd'hui qu'il échoue contre les rochers des Cordillères, il n'est plus qu'un vulgaire escroc... Il y a là une guerre des classes de la société, un mécontentement de bureaucrates et d'employés qui se vengent par le code criminel contre ceux qui voudraient s'élever au-dessus des autres... Les législateurs modernes se trouvent embarrassés devant ces grandes idées du génie humain; le public y comprend moins encore, et il est facile à un avocat général de prouver que Stanley est un assassin et Lesseps un trompeur.»
CHAPITRE IV
Limites de variabilité des croyances et opinions des foules.