actes de notre existence, et l'esprit le plus indépendant ne songe pas à s'y soustraire. Il n'y a de véritable tyrannie que celle qui s'exerce inconsciemment sur les âmes, parce que c'est la seule qui ne se puisse combattre. Tibère, Gengiskhan, Napoléon ont été des tyrans redoutables, sans doute, mais, du fond de leur tombeau, Moïse, Bouddha, Jésus, Mahomet, Luther ont exercé sur les âmes un despotisme bien autrement profond. Une conspiration peut abattre un tyran, mais que peut-elle sur une croyance bien établie? Dans sa lutte violente contre le catholicisme, et malgré l'assentiment apparent des foules, malgré des procédés de destruction aussi impitoyables que ceux de l'Inquisition, c'est notre grande Révolution qui a été vaincue. Les seuls tyrans réels que l'humanité ait connus ont toujours été les ombres des morts ou les illusions qu'elle s'est créées.

L'absurdité philosophique que présentent souvent les croyances générales n'a jamais été un obstacle à leur triomphe. Ce triomphe ne semble même possible qu'à la condition qu'elles renferment quelque mystérieuse absurdité. Ce n'est donc pas l'évidente faiblesse des croyances socialistes actuelles qui les empêchera de triompher dans l'âme des foules. Leur véritable infériorité par rapport à toutes les croyances religieuses tient uniquement à ceci: l'idéal de bonheur que promettaient ces dernières ne devant être réalisé que dans une vie future, personne ne pouvait contester cette réalisation. L'idéal de bonheur socialiste devant être réalisé sur terre, dès les premières tentatives de réalisation, la vanité des promesses apparaîtra aussitôt, et la croyance nouvelle perdra du même coup tout prestige. Sa puissance ne grandira donc que jusqu'au jour où, ayant

triomphé, la réalisation pratique commencera. Et c'est pourquoi, si la religion nouvelle exerce d'abord, comme toutes celles qui l'ont précédée, un rôle destructeur, elle ne saurait exercer ensuite, comme elles, un rôle créateur.

§ 2.—LES OPINIONS MOBILES DES FOULES

Au-dessus des croyances fixes, dont nous venons de montrer la puissance se trouve une couche d'opinions, d'idées, de pensées qui naissent et meurent constamment. Quelques-unes ont la durée d'un jour, et les plus importantes ne dépassent guère la vie d'une génération. Nous avons marqué déjà que les changements qui surviennent dans ces opinions sont parfois beaucoup plus superficiels que réels, et que toujours ils portent l'empreinte des qualités de la race. Considérant par exemple les institutions politiques du pays où nous vivons, nous avons fait voir que les partis en apparence les plus contraires: monarchistes, radicaux, impérialistes, socialistes, etc., ont un idéal absolument identique, et que cet idéal tient uniquement à la structure mentale de notre race, puisque, sous des noms analogues, on retrouve dans d'autres races un idéal tout à fait contraire. Ce n'est pas le nom donné aux opinions, ni des adaptations trompeuses qui changent le fond des choses. Les bourgeois de la Révolution, tout imprégnés de littérature latine, et qui, les yeux fixés sur la république romaine, adoptèrent ses lois, ses faisceaux et ses toges, et tâchèrent d'imiter ses institutions et ses exemples, n'étaient pas devenus

des Romains parce qu'ils étaient sous l'empire d'une puissante suggestion historique. Le rôle du philosophe est de rechercher ce qui subsiste des croyances anciennes sous les changements apparents, et de distinguer ce qui, dans le flot mouvant des opinions, est déterminé par les croyances générales et l'âme de la race.

Sans ce critérium philosophique on pourrait croire que les foules changent de croyances politiques ou religieuses fréquemment et à volonté. L'histoire tout entière, politique, religieuse, artistique, littéraire, semble le prouver en effet.

Prenons, par exemple, une bien courte période de notre histoire, de 1790 à 1820 seulement, c'est-à-dire trente ans, la durée d'une génération. Nous y voyons les foules, d'abord monarchiques, devenir très révolutionnaires, puis très impérialistes, puis redevenir très monarchiques. En religion, elles vont pendant le même temps du catholicisme à l'athéisme, puis au déisme, puis retournent aux formes les plus exagérées du catholicisme. Et ce ne sont pas seulement les foules, mais également ceux qui les dirigent. Nous contemplons avec étonnement ces grands conventionnels, ennemis jurés des rois et ne voulant ni dieux ni maîtres, qui deviennent les humbles serviteurs de Napoléon, puis portent pieusement des cierges dans les processions sous Louis XVIII.

Et dans les soixante-dix années qui suivent, quels changements encore dans les opinions des foules. La «Perfide Albion» du début de ce siècle devenant l'alliée de la France sous l'héritier de Napoléon; la Russie, deux fois envahie par nous, et qui avait tant

applaudi à nos derniers revers, considérée subitement comme une amie.