pas chose de sentiment. Pourrait-on le dire encore aujourd'hui où elle a de plus en plus pour guide les impulsions de foules mobiles qui ne connaissent pas la raison, et que le sentiment seul peut guider?
Quant à la presse, autrefois directrice de l'opinion, elle a dû, comme les gouvernements, s'effacer devant le pouvoir des foules. Elle possède certes une puissance considérable, mais seulement parce qu'elle est exclusivement le reflet des opinions des foules et de leurs incessantes variations. Devenue simple agence d'information, elle a renoncé à chercher à imposer aucune idée, aucune doctrine. Elle suit tous les changements de la pensée publique, et les nécessités de la concurrence l'obligent à bien les suivre sous peine de perdre ses lecteurs. Les vieux organes solennels et influents d'autrefois, comme le Constitutionnel, les Débats, le Siècle, dont la précédente génération écoutait pieusement les oracles, ont disparu ou sont devenus feuilles d'informations encadrées de chroniques amusantes, de cancans mondains et de réclames financières. Où serait aujourd'hui le journal assez riche pour permettre à ses rédacteurs des opinions personnelles, et de quel poids seraient ces opinions auprès de lecteurs qui ne demandent qu'à être renseignés ou amusés, et qui, derrière chaque recommandation, redoutent toujours le spéculateur. La critique n'a même plus le pouvoir de lancer un livre ou une pièce de théâtre. Elle peut leur nuire, mais non les servir. Les journaux ont tellement conscience de l'inutilité de tout ce qui est critique ou opinion personnelle, qu'ils ont progressivement supprimé les critiques littéraires, se bornant à donner le titre du livre avec deux ou trois lignes de
réclame, et, dans vingt ans, il en sera probablement de même pour la critique théâtrale.
Épier l'opinion est devenu aujourd'hui la préoccupation essentielle de la presse et des gouvernements. Quel est l'effet produit par un événement, un projet législatif, un discours, voilà ce qu'il leur faut savoir sans cesse; et la chose n'est pas facile, car rien n'est plus mobile et plus changeant que la pensée des foules, et rien n'est plus fréquent que de les voir accueillir avec des anathèmes ce qu'elles avaient acclamé la veille.
Cette absence totale de direction de l'opinion, et en même temps la dissolution des croyances générales, ont eu pour résultat final un émiettement complet de toutes les convictions, et l'indifférence croissante des foules pour ce qui ne touche pas nettement leurs intérêts immédiats. Les questions de doctrines, telles que le socialisme, ne recrutent de défenseurs réellement convaincus que dans les couches tout à fait illettrées: ouvriers des mines et des usines, par exemple. Le petit bourgeois, l'ouvrier ayant quelque teinte d'instruction sont devenus d'un scepticisme ou tout au moins d'une mobilité complète.
L'évolution qui s'est ainsi opérée depuis vingt-cinq ans est frappante. À l'époque précédente, peu éloignée pourtant, les opinions possédaient encore une orientation générale; elles dérivaient de l'adoption de quelque croyance fondamentale. Par le fait seul qu'on était monarchiste, on avait fatalement, aussi bien en histoire que dans les sciences, certaines idées très arrêtées; et, par le fait seul qu'on était républicain, on avait des idées tout à fait contraires. Un monarchiste savait pertinemment que l'homme ne descend pas du singe, et
un républicain savait non moins pertinemment qu'il en descend. Le monarchiste devait parler de la Révolution avec horreur, et le républicain avec vénération. Il y avait des noms, tels que ceux de Robespierre et de Marat, qu'il fallait prononcer avec des mines de dévot, et d'autres noms, tels que ceux de César, d'Auguste et de Napoléon qu'on ne devait pas articuler sans les couvrir d'invectives. Jusque dans notre Sorbonne, cette naïve façon de concevoir l'histoire était générale[21].
Aujourd'hui, devant la discussion et l'analyse, toutes les opinions perdent leur prestige; leurs angles s'usent vite, et il en survit bien peu qui nous puissent passionner. L'homme moderne est de plus en plus envahi par l'indifférence.
Ne déplorons pas trop cet effritement général des opinions. Que ce soit un symptôme de décadence dans la vie d'un peuple, on ne saurait le contester. Il est certain que les voyants, les apôtres, les meneurs, les convaincus en un mot, ont une bien autre force que les négateurs, les critiques et les indifférents; mais n'oublions pas non plus qu'avec la puissance actuelle des
foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s'imposer, elle serait bientôt revêtue d'un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle, et que l'âge de la libre discussion serait clos pour longtemps. Les foules représentent des maîtres pacifiques parfois, comme l'étaient à leurs heures Héliogabale et Tibère; mais elles ont aussi de furieux caprices. Quand une civilisation est prête à tomber entre leurs mains, elle est à la merci de trop de hasards pour durer bien longtemps. Si quelque chose pouvait retarder un peu l'heure de l'effondrement, ce serait précisément l'extrême mobilité des opinions et l'indifférence croissante des foules pour toute croyance générale.