On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela est probable, ou tout autre, il n'importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puissante que reçut la foule chargée du massacre.
La foule des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituait le type parfait d'une foule hétérogène. À part un très petit nombre de gredins professionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et d'artisans de tous les corps d'états: cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaitement convaincus qu'ils accomplissent un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonction, juges et bourreaux, mais ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.
Pénétrés de l'importance de leur devoir, ils commencent par former une sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide tout d'abord que les nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon patriote, seront
massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision spéciale. Pour les autres, ils seront jugés sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours à ces instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont toujours le pouvoir de développer à un haut degré. Ils n'empêcheront pas d'ailleurs—ainsi que cela est la règle dans les foules—la manifestation concomitante d'autres sentiments contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la férocité.
«Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. À l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport, on applaudit à outrance,» puis on retourne tuer les autres en tas. Pendant le massacre, une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, disposent des bancs «pour les dames» heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à faire preuve d'une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, et décident que l'on fera passer lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. À la Force on met les victimes entièrement nues, on les
déchiquette pendant une demi-heure; puis, quand tout le monde a bien vu, on les finit en leur ouvrant le ventre.
Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules. Ils refusent de s'emparer de l'argent et des bijoux des victimes, et les rapportent sur la table des comités.
Dans tous leurs actes, on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonnement, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après l'égorgement des 12 ou 1500 ennemis de la nation, quelqu'un fait observer, et immédiatement sa suggestion est acceptée, que les autres prisons, celles qui contiennent de vieux mendiants, des vagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, et dont il serait bon, pour cette raison, de se débarrasser. D'ailleurs il doit y avoir certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple, qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur: «Elle doit être furieuse d'être en prison; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai.» La démonstration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans, qui, d'ailleurs, eux-mêmes auraient pu devenir des ennemis de la nation, et dont par conséquent il y avait un intérêt évident à se débarrasser.
Au bout d'une semaine de travail, toutes ces opérations étant terminées, les massacreurs purent songer au repos. Très intimement persuadés qu'ils avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer aux autorités
une récompense; les plus zélés allèrent même jusqu'à exiger une médaille.