Nous reconnaissons ici tous les facteurs de persuasion que nous avons décrits. Nous allons les retrouver encore dans l'action des mots et des formules dont nous avons déjà montré le magique empire. L'orateur qui sait les manier conduit à volonté les foules où il veut. Des expressions telles que l'infâme capital, les vils exploiteurs, l'admirable ouvrier, la socialisation des richesses, etc., produisent toujours le même effet, bien qu'un peu usés déjà. Mais le candidat qui trouve une formule neuve, bien dépourvue de sens précis, et par conséquent pouvant répondre aux aspirations les plus diverses, obtient un succès infaillible. La sanglante révolution espagnole de 1873 a été faite avec un de ces mots magiques, au sens complexe, que chacun peut interpréter à sa façon. Un écrivain contemporain en a raconté la genèse en termes qui méritent d'être rapportés.
«Les radicaux avaient découvert qu'une république unitaire est une monarchie déguisée, et, pour leur faire plaisir, les Cortès avaient proclamé d'une seule voix la république fédérale sans qu'aucun des votants eût pu dire ce qui venait d'être voté. Mais cette formule enchantait tout le monde, c'était une ivresse, un délire. On venait d'inaugurer sur la terre le règne de la vertu et du bonheur. Un républicain, à qui son ennemi refusait le titre de fédéral, s'en offensait comme d'une mortelle injure. On s'abordait dans les rues en se disant: Salud y republica federal! Après quoi on entonnait des hymnes à la sainte indiscipline et à l'autonomie du soldat. Qu'était-ce que la «république fédérale?» Les uns entendaient par là l'émancipation des provinces, des institutions pareilles à celles des États-Unis ou la décentralisation administrative; d'autres visaient à l'anéantissement de toute autorité, à l'ouverture prochaine de la grande liquidation sociale. Les socialistes de Barcelone et de l'Andalousie prêchaient la souveraineté absolue des communes, ils entendaient donner à l'Espagne dix mille municipes indépendants, ne recevant de lois que d'eux-mêmes, en supprimant du même coup et l'armée et la gendarmerie. On vit bientôt dans les provinces du Midi l'insurrection se propager de ville en ville, de village en village. Dès qu'une commune avait fait son pronunciamiento, son premier soin était de détruire le télégraphe et les chemins de fer pour couper toutes ses communications avec ses voisins et avec Madrid. Il n'était pas de méchant bourg qui n'entendît faire sa cuisine à part. Le fédéralisme avait fait place à un cantonalisme brutal, incendiaire et massacreur, et partout se célébraient de sanglantes saturnales.»
Quant à l'influence que pourraient avoir des raisonnements sur l'esprit des électeurs, il faudrait n'avoir jamais lu le compte rendu d'une réunion électorale pour n'être pas fixé à ce sujet. On y échange des affirmations, des invectives, parfois des horions, jamais des raisons. Si le silence s'établit pour un instant, c'est qu'un assistant au caractère difficile annonce qu'il va poser au candidat une de ces questions embarrassantes qui
réjouissent toujours l'auditoire. Mais la satisfaction des opposants ne dure pas bien longtemps, car la voix du préopinant est bientôt couverte par les hurlements des adversaires. On peut considérer comme type des réunions publiques les comptes rendus suivants, pris entre des centaines d'autres semblables, et que j'emprunte aux journaux quotidiens:
«Un organisateur ayant prié les assistants de nommer un président, l'orage se déchaîne. Les anarchistes bondissent sur la scène pour enlever le bureau d'assaut. Les socialistes le défendent avec énergie; on se cogne, on se traite mutuellement de mouchards, vendus, etc... un citoyen se retire avec un œil poché.
«Enfin, le bureau est installé tant bien que mal au milieu du tumulte, et la tribune reste au compagnon X.
«L'orateur exécute une charge à fond de train contre les socialistes, qui l'interrompent en criant: «Crétin! bandit! canaille!» etc., épithètes auxquelles le compagnon X... répond par l'exposé d'une théorie selon laquelle les socialistes sont des «idiots» ou des «farceurs».
«... Le parti allemaniste avait organisé, hier soir, à la salle du Commerce, rue du Faubourg-du-Temple, une grande réunion préparatoire à la fête des Travailleurs du premier mai. Le mot d'ordre était: «Calme et tranquillité.»
«Le compagnon G... traite les socialistes de «crétins» et de «fumistes».
«Sur ces mots, orateurs et auditeurs s'invectivent et en viennent aux mains; les chaises, les bancs, les tables entrent en scène, etc., etc.»
N'imaginons pas un instant que ce genre de discussion soit spécial à une classe déterminée d'électeurs, et dépende de leur situation sociale. Dans toute assemblée anonyme, quelle qu'elle soit, fût-elle exclusivement
composée de lettrés, la discussion revêt toujours les mêmes formes. J'ai montré que les hommes en foule tendent vers l'égalisation mentale, et à chaque instant nous en retrouvons la preuve. Voici, comme exemple, un extrait du compte rendu d'une réunion exclusivement composée d'étudiants, que j'emprunte au journal le Temps du 13 février 1895:
«Le tumulte n'a fait que croître à mesure que la soirée s'avançait; je ne crois pas qu'un seul orateur ait pu dire deux phrases sans être interrompu. À chaque instant les cris partaient d'un point ou de l'autre, ou de tous les points à la fois; on applaudissait, on sifflait; des discussions violentes s'engageaient entre divers auditeurs; les cannes étaient brandies, menaçantes; on frappait le plancher en cadence; des clameurs poursuivaient les interrupteurs: «À la porte! À la tribune!»
«M. C... prodigue à l'association les épithètes d'odieuse et lâche, monstrueuse, vile, vénale et vindicative, et déclare qu'il veut la détruire, etc., etc...».
On pourrait se demander comment, dans des conditions pareilles, peut se former l'opinion d'un électeur? Mais poser une pareille question serait se faire une étrange illusion sur le degré de liberté dont peut jouir une collectivité. Les foules ont des opinions imposées, jamais des opinions raisonnées. Dans le cas qui nous occupe, les opinions et les votes des électeurs sont entre les mains de comités électoraux, dont les meneurs sont le plus souvent quelques marchands de vins, fort influents sur les ouvriers, auxquels ils font crédit. «Savez-vous ce qu'est un comité électoral, écrit un des plus vaillants défenseurs de la démocratie actuelle, M. Schérer? Tout simplement la clef de nos institutions,