Sur des questions générales: renversement d'un ministère, établissement d'un impôt, etc., il n'y a plus du tout de fixité d'opinion, et les suggestions des meneurs peuvent agir, mais pas tout à fait comme dans une foule ordinaire. Chaque parti a ses meneurs, qui ont parfois une égale influence. Il en résulte que le député se trouve entre des suggestions contraires et devient fatalement très hésitant. C'est pourquoi on le voit souvent, à un quart d'heure de distance, voter de façon contraire, ajouter à une loi un article qui la détruit: ôter par exemple aux industriels le droit de choisir et de congédier leurs ouvriers, puis annuler à peu près cette mesure par un amendement.
Et c'est pourquoi, à chaque législature, une Chambre a des opinions très fixes et d'autres opinions très indécises. Au fond, les questions générales étant les plus nombreuses, c'est l'indécision qui domine, indécision entretenue par la crainte constante de l'électeur, dont la suggestion latente tend toujours à contre-balancer l'influence des meneurs.
Ce sont cependant les meneurs qui sont en définitive les vrais maîtres dans les discussions nombreuses où les membres d'une assemblée n'ont pas d'opinions antérieures bien arrêtées.
La nécessité de ces meneurs est évidente puisque, sous le nom de chefs de groupes, on les retrouve dans les assemblées de tous les pays. Ils sont les vrais souverains d'une assemblée. Les hommes en foule ne sauraient se passer d'un maître. Et c'est pourquoi les
votes d'une assemblée ne représentent généralement que les opinions d'une petite minorité.
Les meneurs agissent très peu par leurs raisonnements, beaucoup par leur prestige. Et la meilleure preuve, c'est que si une circonstance quelconque les en dépouille, ils n'ont plus d'influence.
Ce prestige des meneurs est individuel et ne tient ni au nom ni à la célébrité. M. Jules Simon parlant des grands hommes de l'assemblée de 1848, où il a siégé, nous en donne de bien curieux exemples.
«Deux mois avant d'être tout-puissant, Louis-Napoléon n'était rien.
«Victor Hugo monta à la tribune. Il n'y eut pas de succès. On l'écouta, comme on écoutait Félix Pyat; on ne l'applaudit pas autant. «Je n'aime pas ses idées, me dit Vaulabelle en parlant de Félix Pyat; mais c'est un des plus grands écrivains et le plus grand orateur de la France.» Edgar Quinet, ce rare et puissant esprit, n'était compté pour rien. Il avait eu son moment de popularité avant l'ouverture de l'Assemblée; dans l'Assemblée, il n'en eut aucune.
«Les assemblées politiques sont le lieu de la terre où l'éclat du génie se fait le moins sentir. On n'y tient compte que d'une éloquence appropriée au temps et au lieu, et des services rendus non à la patrie, mais aux partis. Pour qu'on rendît hommage à Lamartine en 1848 et à Thiers en 1871, il fallut le stimulant de l'intérêt urgent, inexorable. Le danger passé, on fut guéri à la fois de la reconnaissance et de la peur.»
J'ai reproduit le passage qui précède pour les faits qu'il contient, mais non pour les explications qu'il propose. Elles sont d'une psychologie médiocre. Une foule perdrait aussitôt son caractère de foule si elle tenait compte aux meneurs des services rendus, que ce soit à la
patrie ou aux partis. La foule qui obéit au meneur subit son prestige, et n'y fait intervenir aucun sentiment d'intérêt ou de reconnaissance.