Le voyage se poursuit. On signale au passage le kilomètre LIV, où sont rangées les dragues de MM. Borel-Lavalley; El-Ferdane avec ses gisements plâtriers dont la blanche surface brille au soleil; enfin on s’engage dans le seuil d’El-Guisr, dont les berges sont envahies par les populations d’alentour.
Le seuil d’El-Guisr est une dune de sable qui s’élève à vingt mètres et s’étend à perte de vue.
Il a fallu percer le canal et en consolider les berges à travers cet amoncellement de terrains fluides.
Vingt mille fellahs furent d’abord employés à ce gigantesque déblai.
Le jour, sous les ardeurs du soleil, la nuit, à la clarté des machalls, pendant des mois, la vaste fourmilière d’hommes travailla, et, coufin par coufin, déversa sur la hauteur quatre millions de mètres cubes.
L’excavation à sec d’une quantité à peu près égale fut confiée aux engins spéciaux de M. Couvreux, dont le nom restera attaché à cette portion de l’entreprise, longtemps réputée inexécutable.
De l’appontement du seuil les cent dix marches d’un escalier en bois vous conduisent au sommet de la dune où se dresse, sur un tertre, le kiosque de l’Impératrice.
De ce point élevé, et à cette heure, le coup d’œil est splendide.
En face, sur la rive d’Asie, le désert, qui prolonge sa nappe d’un jaune gris jusqu’aux lignes bleuâtres des montagnes qui ferment l’horizon, est à nos pieds; au fond de l’immense tranchée, l’eau tranquille, que vient agiter l’hélice des vapeurs en marche; à gauche, le canal, qui décrit une grande courbe vers El-Ferdane pour ensuite reprendre sa course en ligne droite vers Port-Saïd; à droite, tout au fond au sud, la haute arête d’un bleu violacé des monts Attaka; l’Attaka, c’est-à-dire Suez, c’est-à-dire le lac Timsah franchi, les lacs Amers dépassés, le but atteint et la gloire conquise!
Le seuil d’El-Guisr est la première étape d’où l’on puisse apercevoir Suez: encouragement autrefois, aujourd’hui récompense de la grande œuvre.