On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet air léger, elle s'épanouit comme une fleur.
Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si petit espace, tant d'œuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges; les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado; tant d'antiques [p. 4] maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle aux impressions d'art les plus délicates.
Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'œillets sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures merveilles, des chefs-d'œuvre de cet art minutieux et compliqué que l'on appelle l'art plateresque. Les pierres y sont ciselées comme des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait encore [p. 5] éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est, à coup sûr, la place de l'Université.
Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des «Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la [p. 6] ville, laissent voir encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux vítores, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les scènes familières et les brillants souvenirs.
Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne [p. 7] s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde[ 1].»
[!--Note--] 1 ([retour])
No hay cosa tan heroyca baxo el cielo;
No hay eliseo campo ansí preciado.
No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo