Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était l'Écolâtre (Maestrescuela), qui portait aussi le titre de chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie[ 3], il [p. 11] était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études, de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus, réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une magistrature de trop courte durée[ 4]. C'est ainsi qu'au commencement [p. 12] du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien exercer[ 5].

[!--Note--] 3 ([retour])
Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des professeurs ou Claustro. En 1463, le Claustro de Salamanque nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en 1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et cardinal. Mais le plus souvent le Maestrescuela ou Cancelario était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la ville.

[!--Note--] 4 ([retour])
Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar, d'Alburquerque...—On trouvera la liste de ces Recteurs dans la Memoria histórica de la Universidad de Salamanca, de D. Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.

[!--Note--] 5 ([retour])
Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il étudiait le droit.

Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (matricula generosorum), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges.

Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe malade et s'il est pauvre, il [p. 13] sera soigné gratuitement à l'Hôpital des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine, il sera toujours ramené devant le Maestrescuela qui seul décidera de son sort.—Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de quatre siècles[ 6], respecté de l'Europe entière [p. 14] et que l'Espagne considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux encouragements[ 7]. Les princes et les prélats la consultent sur l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que rien ne lui [p. 15] avait fait autant d'impression qu'un acte public de l'Université.—Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus ignorants, d'avoir étudié à Salamanque.

[!--Note--] 6 ([retour])
L'Université de Salamanque avait été fondée au début du treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril 1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris, Bologne et Oxford, parmi les quatre grands Estudios generales du monde.

L'antique Studium de Palencia n'ayant duré que peu d'années, Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme elle fut aussi la plus glorieuse.

[!--Note--] 7 ([retour])
Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, Anales de Aragón, Part. I, X, 10.—Fernando Pizarro, Varones Ilustres del Nuevo Mundo (Vida de Colón, cap. III).

[p. 16]