A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUŸ

Souvenir reconnaissant.

GUSTAVE TOUDOUZE.

Octobre 1874.

* * * * *

LA SIRÈNE

I

C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil. Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en vivacité aux paroles.

Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou du forestiere charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air, faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise, invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les légères boutiques à claire-voie où l'on débite les fiori et les frutti di mare, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement de sa tête.

Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil, s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?