Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens. S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise, Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait se réaliser: le bateau les y conduisait.

«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi, jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de Nisida?

—Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus. Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes étaient délicatement nourries de chair humaine.

—Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.

—L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité!

—Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature?

—Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre, reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel et les tons d'outremer de ces îles!

—Contente-toi d'admirer.

—J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.

—Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri.