«Racontez-moi ça,» dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris; et soudain: «Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu'il bouleversât le coeur, tordît les nerfs et ravageât la tête; il faudrait qu'il fût—comment dirai-je?—dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l'amour?»

Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche; et, appuyée sur les coussins, elle s'était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d'une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes. Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas! Quoi! tromper Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié trahie! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire? Imiter Joseph! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante et acharnée. Oh! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre ...

... Enfin, une minute de plus ... vous comprenez, n'est-ce pas? Une minute de plus et ... j'étais ... non, elle était ... pardon, c'est lui qui l'était!... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit terrible nous fit bondir.

La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement flamber.

Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s'écria: «Je suis libre, l'affaire est finie deux heures plus tôt!»

Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d'ici les conséquences!

Or, je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu il m'éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir. Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner.