Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout.
Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta ; et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : « Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin ? »
Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse.
A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi, il me dit d'un ton maussade : « Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l'affaire de ce cochon de Morin. »
A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux pauvres du pays.
Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le dos de ses parents me faisait des signes de tête : « Oui, restez donc. » J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller.
Je le pris à part ; je le priai, je le sollicitai ; je lui disais : « Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi. » Mais il semblait exaspéré et me répétait dans la figure : « J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire de ce cochon de Morin. »
Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon existence.
Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des adieux, je dis à Rivet : « Tu n'es qu'une brute ». Il répondit : « Mon petit, tu commençais à m'agacer bougrement ».
En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperçus une foule qui nous attendait... On cria dès qu'on nous vit : « Eh bien, avez-vous arrangé l'affaire de ce cochon de Morin ? »