Il répondit : « C'étaient mes parents, monsieur. »
Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa pas achever.
« — Oh ! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai fait la mienne, sur la rue. »
C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : « — Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches ? »
Il reprit : « — Oui, monsieur ; elle est morte en couches quelque temps après. »
Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : « — Voilà son fils. »
Je me mis à rire. « — Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute. »
L'aubergiste reprit : « — Ça se peut bien ; mais on n'a jamais su à qui c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était enceinte. Personne ne voulait le croire. »
J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.
L'aubergiste ajouta : « — Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur ? Pas de père, pas de mère, pas d'argent ! Mes parents ont eu pitié de l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez. »