Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend pas comment il se fait qu'on soit vieux.
Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de cette saison charmante sur le galet d'Étretat.
J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis.
Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon, escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'œil sur cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune qu'encadrait un chapeau enrubanné.
Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire.
Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
—Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier?
—Oui, madame.