C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur demander une tasse de thé entre dix heures et minuit.

Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une auprès de l'autre.»

Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.

Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas pour elle!

Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée.

Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour.

Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques jours, presque un étranger!

Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent tourne.

Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards imprévus de la vie.

Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une époque indéterminée.