—Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.

Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.

Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par négligence, un peu de travers.

Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui dit:

—Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une tasse de thé.

Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.

Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et les plus enviés de Paris.

Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs du parti.

La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant d'autres ambitions.

Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de profiter de cet événement de la façon la plus complète.