Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des préjugés mondains.
Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.
Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.
Soudain, la comtesse demanda:
—Quelle heure est-il?
—Midi et demi.
—Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions pas dans les salles.
Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou de fruits.
Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.
Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon réservé où les attendait la duchesse.