Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé.
Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.
Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer.
Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme peut nous donner quand elle ne sait pas notre langue.
Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à distraire ainsi les voyageurs.
Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour bien me pénétrer des paysages.
Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison? J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin.»
Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur».