Étretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma chère tante, le potin est un signe de race des petites gens et des petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus aimées ni courtisées. Il me suffit de regarder celles qu'on désigne comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez pas.
L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette plage. Il n'en est pas beaucoup de marque.
Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il d'emmurer ses personnages, il tient à s'emmurer lui-même.
Puis je me trouvai assise sur le galet à côté d'un homme encore jeune, d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choquée; et je demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes; il me semblait attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante, à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté.
Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues.
Votre nièce dévouée,
Berthe de X...
P.-S.—Je dois cependant ajouter, pour la justification de la politesse française, que nos compatriotes sont en voyage des modèles de savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins.
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Madame de Z... a Madame de X...
Les Fresnes, samedi.