Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
—Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
Puis, à moi:
—Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue un grand rôle.
L'homme étant parti, il commença:
—J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en temps.
J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
Quant aux... plaisirs—je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.