—Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle?
—Mais non.
—Ton père ne te l'a jamais racontée?
—Mais non.
—Tiens, tiens, que c'est drôle! ah! par exemple, que c'est drôle! Oh! mais, c'est toute une aventure!
Il se tut, puis reprit:
—Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça aujourd'hui, un jour des Rois!
—Pourquoi?
—Ah! pourquoi! Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient par là leurs provisions.
Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste.