Les hommes, qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises; et leur génie spécial s'inquiéta, surtout, de faire entrer le jour dans ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu'on ne le sentit pas, qu'on ne le vît point, qu'il s'y glissât, qu'il effleurât seulement les murs, qu'il y produisit des effets mystérieux et charmants, et que la lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d'or peuplés d'apôtres.
La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a que 33 mètres de long et 13 mètres de large, c'est donc un joujou, un bijou de basilique.
Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes différentes dérouleur, conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ colossal, entouré d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans des temps de foi violente par un artiste inspiré. L'apôtre parle à quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient. Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d'or, un vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.
En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un simple carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement ouvragées. Et on s'émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur d'un artiste, avec si peu de chose.
Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et de l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui couvrent le dessus.
Mais on découvre même dans ces menues broderies, qui courent comme des dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs becs, portent une croix.
On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une exécution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui rend unique ce chef-d'oeuvre divin.
Je reviens lentement à l'hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux histoires des années passées, et il dit, dans une phrase: «C'était au moment où Wagner habitait ici.»
Je m'étonne: «Comment ici, dans cet hôtel?
—Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de Parsifal et qu'il en a corrigé les épreuves.»