Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles très vieilles, à arcades ogivales; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.

La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.
Toutes les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de
Palerme en renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que
dans cette île si riche en monuments.

Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins remarquable que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce que je connais de comparable.

En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute la vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la forêt embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le désir indécis et poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se réaliser. Cette senteur vous enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation des parfums à la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques secondes dans un bien-être de pensée et de corps qui est presque du bonheur.

Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois, sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui m'accompagne interroge les habitants et on nous répond que ce vieux château fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu'à cette antique forteresse, nommée Castellaccio. On n'en connaît même guère le sentier, car elle est sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner un guide, et ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse, sans nous prévenir, au chef de la police.

Et bientôt un agent, dont nous ignorons la profession, commence à gravir avec nous la montagne.

Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications aux paysans rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant elles. Un curé conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous grimpons, suivis de nos conducteurs.

Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers, s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête.

Nous atteignons enfin le faîte, au milieu d'un surprenant et superbe chaos de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou pointues, et emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange armée de rocs s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs.

La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse trouver. Tout autour du mont hérissé se creusent de profondes vallées qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers l'intérieur de la Sicile, un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer; à nos pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois d'orangers qu'on nomme la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend, comme une tache sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues et colorées.