On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser et redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge. Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé nos mains sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s'élève lentement, comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être point suffoqués par le soufre; et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ cinq kilomètres de circonférence. On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l'autre bord de ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la muraille toute droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu.
La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde fumée s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres.
Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par des brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre, de sorte, que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant partout à perte de vue, a l'air d'être encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui s'étend sur nos têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de nous, enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d'un cratère tout blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le firmament bleu, là-haut, en regardant en l'air.
En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on.
On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de l'Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière de son immense triangle, qui s'efface à mesure que l'astre s'élève. On découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et 1,300 de circonférence, avec l'Italie au nord et les îles Lipari, dont les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte, à peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air d'insectes sur la mer.
Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très heureuse et très enthousiaste.
Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide du cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les brumes, nous l'avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds, l'île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la grande mer toute bleue qui l'enferme.
Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.