Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d'une couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient sur les joues.
Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d'or qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, auprès de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait l'omelette au fromage commandée tout à l'heure à Mélanie.
Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette :
— Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance ne sera pas longue.
Je balbutiai : « Mon oncle, ce n'est pas ma faute... »
Il répondit : « Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère plus que la tienne... Comment vont-ils ? »
— Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade, ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.
— Ah ! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes ?
Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement : « Ce n'est pas de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici... »
Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris cette main pâle et froide et je la gardai.