—Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?

La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:

—Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!

—Je te le jure.

—Sur ton salut éternel?

—Sur mon salut éternel.

—Eh bien! je viens de me venger de Simon.

L'autre s'écria:—Oh! que tu as bien fait!

—N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,—c'est ça qui est affreux,—et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là.—Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! que c'est sale!

Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.