«Enfin, voici comment un marchand de coco m'empêcha d'être préfet.

«Une révolution venait d'avoir lieu. Je fus pris du besoin de devenir un homme public. J'étais riche, estimé, je connaissais un ministre; je demandai une audience en indiquant le but de ma visite. Elle me fut accordée de la façon la plus aimable.

«Au jour dit (c'était en été, il faisait une chaleur terrible), je mis un pantalon clair, des gants clairs, des bottines de drap clair aux bouts de cuir verni. Les rues étaient brûlantes. On enfonçait dans les trottoirs qui fondaient; et de gros tonneaux d'arrosage faisaient un cloaque des chaussées. De place en place des balayeurs faisaient un tas de cette boue chaude et pour ainsi dire factice, et la poussaient dans les égouts. Je ne pensais qu'à mon audience et j'allais vite, quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je pris mon élan, une..., deux... Un cri aigu, terrible, me perça les oreilles: «Coco, coco, coco, qui veut du coco?» Je fis un mouvement involontaire des gens surpris; je glissai... Ce fut une chose lamentable, atroce..., j'étais assis dans cette fange..., mon pantalon était devenu foncé, ma chemise blanche tachetée de boue; mon chapeau nageait à côté de moi. La voix furieuse, enrouée à force de crier, hurlait toujours: «Coco, coco!» Et devant moi, vingt personnes, que secouait un rire formidable, faisaient d'horribles grimaces en me regardant.

«Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. L'heure de l'audience était passée.»

Le manuscrit se terminait ainsi:

«Fais-toi l'ami d'un marchand de coco, mon petit Pierre. Quant à moi, je m'en irai content de ce monde, si j'en entends crier un, au moment de mourir.»

Le lendemain, je rencontrai aux Champs-Élysées un vieux, très vieux porteur de fontaine qui paraissait fort misérable. Je lui donnai les cent francs de mon oncle. Il tressaillit stupéfait, puis me dit: «Grand merci, mon petit homme, cela vous portera bonheur.»

Guy de Valmont.

La Mosaïque, 1876.