Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son cœur.

Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le dévoile suffisamment.

Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux chambres des dames». Il a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour [LXX] et de mort. Tristan a succédé à la Vieille Truande. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des Repues franches pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier exalte à présent Michèle de Burne: Yseult a remplacé Macette. Dans l'«Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions immédiates s'est voué «au culte de la Dame».

Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit «tenir tous les articles et décrire les marches des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13]».

Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments, à ses cauchemars.

Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le [LXXI] monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. Il méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: «Ah! j'en vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que j'aurais voulu être avant tout: un satirique destructeur, un ironique féroce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14].» Et il ajoute peu après: «Le monde fait des ratés de tous les savants, de tous les artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme qui brûle en nous[15]

Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi l'«envahissement» des mondains comme naguère celui des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.

[LXXII]

En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la tyrannie des élégances matérielles.