Saïda, vendredi. [Août 1881.]

Toujours un seul mot, ma bien chère mère, rien que pour te donner de mes nouvelles qui sont excellentes. Je viens de pousser une pointe jusqu'aux chotts sans avoir rencontré aucun Bou-Amama. Je pars dans une heure pour Alger où je vais enfin trouver des lettres et des journaux, car je n'ai rien reçu depuis mon départ de cette ville. Je supporte admirablement la chaleur. Et je t'assure qu'elle était raide sur les hauts plateaux. Nous avons voyagé un jour entier avec le siroco qui nous soufflait du feu dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui nous brûlaient les mains. Sous toutes les pierres on trouvait des scorpions. Nous avons rencontré des chacals, et des chameaux morts que dépeçaient des vautours.

Un officier de zouaves dont nous avons rencontré le détachement en plein désert m'a dit que Zola avait fait un article sur moi dans le Figaro.


[CXLVII]

À MADAME LECOMTE DU NOUY[28].

Hôtel de Catane; Ragusa, 15 mai 1884.

Chère Madame et Amie,

Je veux chaque jour vous écrire pour vous demander des nouvelles et de vous et de votre famille; et puis le voyage prend toutes mes minutes. Je me lève à quatre ou cinq heures du matin, et puis je roule en voiture et je marche sur mes jambes. Je vois des monuments, des montagnes, des villes, des ruines, des temples grecs étonnants en des paysages bizarres, et puis des volcans, de petits volcans qui crachent de la boue, et de grands volcans qui crachent du feu. Je vais partir dans une heure pour faire l'ascension de l'Etna. Comment allez-vous? votre mari est-il près de vous en ce moment? comment vont votre fils? votre mère? votre frère? Votre père est-il revenu?

Je pense que je rentrerai à Paris dans quinze jours ou vingt jours. Et puis j'irai un peu à Étretat, et puis en Auvergne, à Châtel-Guyon, car mon estomac ne va guère et mes yeux ne vont pas du tout. Quant à mon cœur, il marche avec une régularité [CXLVIII] d'horloge et je grimpe les montagnes sans le sentir une seconde.