Ma bien chère Mère,
Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouvé une demi-heure pour t'écrire.
J'ai vu Châteauneuf, le plus joli coin d'Auvergne que je connaisse,—vallée profonde au milieu de superbes rochers,—puis Pontgibaud, [CLVII] autre vallée moins jolie, puis, au-dessus de Volvic, le cratère de la Nachère, d'où l'on a un horizon extraordinaire sur la Limagne et sur le haut plateau d'où surgissent les puys. Ils sortent de ce plateau comme des clous énormes à tête tronquée.
Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme; cela ne ressemblera guère à Bel-Ami.
Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopté cette station, mais on s'y ennuie d'une façon si formidable que la plupart des malades n'y reviendront pas, malgré le bien que leur font les eaux.
Quant à moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi à Étretat. J'ai grand besoin de travailler. Il est probable que j'irai à Cannes, ou à Nice si tu es à Nice, de fort bonne heure, pour y écrire d'un trait le roman que je prépare ici afin de l'avoir fini pour l'été prochain et d'avoir libre tout cet été-là pour circuler.
Adieu, ma bien chère mère; je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. Bonne poignée de main à Hervé.
Ton fils,
Guy de Maupassant.