GUY DE MAUPASSANT.
«Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore et j'en sortirai comme un coup de foudre.» Ces paroles de Maupassant à José-Maria de Heredia, lors d'une suprême rencontre, résument, non sans exactitude en dépit de leur solennité morbide, la brève carrière, où pendant dix années, l'écrivain tour à tour intrépide et douloureux, produit avec une magistrale fertilité, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abîmer prématurément dans la folie et la mort. Les étapes brèves et le rayonnement triomphal de cette vie hâtive, j'en veux tenter l'étude. Comment une génération, la sienne, envisagea et comprit Maupassant, comment elle expliqua sa maîtrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au manque d'originalité inévitable dans l'entreprise où je me hasarde, après tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppléer par des citations [XVI] puisées dans des documents et des lettres inédites, trop heureux si, aidé par le grand écrivain lui-même, je puis apporter à mon tour un jugement équitable et probe.
Au mois d'avril 1880, paraissait dans le Gaulois un article[1] annonçant la publication des Soirées de Médan. Il était signé d'un nom encore inconnu: Guy de Maupassant. Après un juvénile anathème lancé sur le romantisme et une agression passionnée contre la littérature langoureuse, l'auteur exaltait l'étude de la vie, disait la genèse de l'œuvre nouvelle. Elle était pittoresque et séduisante: dans la paix nocturne d'une île de la Seine, sous les peupliers remplaçant les cyprès napolitains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la vallée, et non plus à la voix du gave pyrénéen accompagnant en sourdine les récits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples s'étaient tour à tour narré quelque saisissant ou pitoyable épisode de la guerre. Et la publication en commun de ces récits, dans un volume où le maître coudoyait ses élèves, prenait les allures d'un manifeste, le ton d'un défi ou d'un acte de foi.
En réalité, les choses s'étaient passées plus simplement et l'on s'était borné, sous les arbres de [XVII] Médan, à décider du titre commun; Zola avait donné le manuscrit de l'Attaque du Moulin et c'est chez Maupassant, rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiquèrent leurs œuvres. Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut terminé Boule de Suif, d'un élan spontané, avec une émotion dont ils gardèrent la mémoire, enthousiasmés par cette révélation, tous se levèrent et, sans phrases, ils saluèrent un maître.
Il se chargea d'écrire l'article du Gaulois et d'accord avec ses amis, il le rédigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant, cédant sans violence à un goût naturel pour une mystification qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire «démarrer» la critique.
Elle démarra. Le lendemain Wolff au Figaro polémiquait, entraînait ses confrères. Le succès du volume fut éclatant grâce à Boule de Suif. En dépit de la nouveauté, de la probité de l'effort de tous, on se tut sur les autres nouvelles. Reléguées au second plan, elles passèrent indifférentes. Dès sa première bataille, Maupassant dominait la littérature.
Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait sur une célébrité naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa vie. Comme elle était fort simple, toute droite, ils inventèrent. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui Maupassant [XVIII] nous apparaît comme ces héros antiques dont les origines et la mort s'obscurcissent de légendes.
J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy de Maupassant. Ses proches, ses vieux amis, lui-même çà et là dans son œuvre, nous ont fourni sur les années qui précèdent ses débuts dans les lettres assez de révélations précieuses et d'émouvants souvenirs. En colligeant avec intelligence tous les textes, les condensant, les rapprochant, son pieux biographe, M. Édouard Maynial, a su écrire sur cette époque lointaine des pages définitives.
Je rappellerai simplement qu'il est né le 5 août 1850, près de Dieppe, au château de Miromesnil qu'il décrira dans Une Vie. C'était une lourde et majestueuse demeure de la Régence, avec une corniche parée de pots à feu et de balustres; de ses hautes et minces fenêtres, par delà une prairie qu'attiédissait une double allée d'arbres, on voyait moutonner au loin la mer septentrionale.
Normand, Maupassant l'était, comme Flaubert, par sa mère et par le lieu de sa naissance. Il appartenait à cette race curieuse et aventurière, dont il se plaisait à évoquer les courses héroïques, les longues erreurs sur les nefs vagabondes. Et de même que l'auteur de l'Éducation sentimentale semble avoir hérité, par la lignée paternelle, du réalisme narquois de la Champagne, de même [XIX] Maupassant paraît tenir de ses ancêtres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidité.