Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!
Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.
Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges, loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus?
Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants, une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l'amour. [XXIX] En un mot, votre histoire pousse à la conjonction des sexes».
«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et l'autre, sans engagement envers personne.»—Ah! tu auras beau te débattre, le grand parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) tous les classiques grecs et romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron, Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises», suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution, et le père La Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de Perrault! De quoi s'agit-il dans Peau d'Ane? Où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.
Ah! triples...
J'en suffoque!
Et cet excellent Voltaire (pas le grand homme, [XXX] le journal), qui l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la Littérature! C'est le Voltaire qui se trompe, et plus que jamais je crois à l'exécration inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1o le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2o le gouvernement, parce qu'il sent en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.
Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu importe! L'esthétique officielle ne change pas! De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous en convaincre.