Ma gorge était aride; et des frissons ardents
Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,
Une fureur d'esclave en révolte, et la joie
De ma force pouvant saisir, comme une proie,
Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
Je ferais sangloter le tranquille dédain!

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie;
Son haleine faisait une fine vapeur
Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie
Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,
Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

Déjà je la prenais, impétueux et fort,
Quand je fus repoussé par un suprême effort.
Alors recommença notre lutte éperdue
Près du mur qui semblait une toile tendue.
Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
Nos ombres agitaient une étrange mimique,
S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.
Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
Avec des gestes fous de pantins en furie,
Esquissant drôlement la charge de l'Amour.
Elles se tortillaient farces ou convulsives,
Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers;
Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

La chose étant très gaie et très inattendue,
Elle se mit à rire.—Et comment se fâcher,
Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher
Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue
Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!
Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
Du fond du ciel serein recherchait vainement
Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.

Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880.

Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est brusquement interrompu après le vers:

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,

par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une ligne de points. Puis vient une Note de la Rédaction, que voici:

«Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.