UNE CONQUÊTE.

Un jeune homme marchait le long du boulevard
Et, sans songer à rien, il allait seul et vite,
N'effleurant même pas de son vague regard
Ces filles dont le rire en passant vous invite.

Mais un parfum si doux le frappa tout à coup
Qu'il releva les yeux. Une femme divine
Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;
Il était souple et rond sur une taille fine.

Il la suivit—pourquoi?—Pour rien; ainsi qu'on suit
Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,
Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.
On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

Il cherchait son histoire en regardant ses bas.
Élégante? Beaucoup le sont.—La destinée
L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas?
Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée?

Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
Elle se retourna. C'était une merveille.
Il sentit en son cœur naître comme un lien
Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés
Par un attroupement au détour d'une rue.
Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés
Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.

Il ressentit d'abord un véritable ennui,
Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,
Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,
Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue;
Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent?
Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,
De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?

De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes
Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux
Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.